17/07/2023
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Un Malgré-Nous à Fougères : Pierre Obrecht, incorporé de force dans l’armée allemande Par M. Daniel HEUDRÉ |
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22 juin 1940 : signature de l’armistice entre l’Allemagne et la France. 18 août 1940 : l’Alsace, composée du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, auxquels s’ajoute le département de la Moselle, est annexée par l’Allemagne. Cette date jalonne une Histoire particulièrement malmenée. Après la guerre franco-prussienne de 1870, l’Alsace avait déjà été rattachée à l’empire allemand.
A l’issue de la Première Guerre mondiale, de 1914-1918, elle redevient française. Puis après le déclenchement de la Seconde Guerre, elle est annexée, ainsi que la Moselle, par l’Allemagne, en violation de la convention d’armistice et de la convention de La Haye du 9 juillet 1899. Les Alsaciens, ballottés par l’Histoire, vont connaître l’épisode le plus dramatique de leur Histoire. Les Alsaciens sont les seuls Français à faire l’expérience, unique dans leur Histoire, d’un régime totalitaire, ayant prise sur tous les aspects de leur vie politique et leur vie privée. Cela signifie : rétablissement des frontières d’avant 1918 ; destitutions ou expulsions des préfets et des maires ; interdiction de l’usage du français et de tout ce qui peut rappeler la France. Ainsi les livres et les journaux, les plaques de rues, les statues de Jeanne d’Arc dans les églises relèvent de l’interdiction. En clair, tout ce qui est français doit disparaître. La dictature nazie pèse lourdement sur les territoires annexés.
Le Gauleiter Wagner, bras droit d’Hitler
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Le 8 mai 1941, est introduit en Alsace le RAD, Service du Travail, organisation paramilitaire pour les jeunes de 17 à 25 ans, garçons et filles, afin de les préparer à l’incorporation dans l’armée. L’appel s’adresse d’abord aux volontaires, en direction des Mosellans puis aux Alsaciens et aux Lorrains. Ensuite à la classe 1922 pour les hommes, puis à la classe 1923 pour les filles lors d’un conseil de révision du 4 au 29 août 1941. Les filles sont intégrées dans des camps d’embrigadement avant d’être placées dans des familles pour des tâches ménagères, de santé ou agricoles. Après le RAD, elles peuvent être réquisitionnées pour une durée minimum de six mois de plus, dans les transports, les services administratifs, les télécommunications ou les industries de guerre. L’ordonnance du 23 août 1942 transforme les Alsaciens, Mosellans et Luxembourgeois incorporés en citoyens allemands et le décret du 25 août 1942 les oblige à effectuer leur service militaire dans l’armée allemande. Il s’agit d’une incorporation de force, conséquence et aboutissement du service du travail du Reich. Les Alsaciens vont être contraints d’endosser l’uniforme de l’ennemi. Le 25 août 1942 est le jour le plus noir de la guerre pour les Alsaciens. Le N.S.D.A.P. (Parti National-Socialiste des Travailleurs Allemands ou parti nazi1 ) ne tolère aucune opposition. Parti unique, il étend son implantation et se caractérise par une très forte hiérarchie. En 1942, l’Alsace compte 10 665 Blocks, 2 461 cellules, 693 groupes locaux regroupés dans 12 Kreis (ou arrondissements). A chaque échelon, des petits, moyens et grands Führer, soit un chef de block pour 99,4 habitants. Une répression s’exerce contre les réfractaires, en cas de rébellion, par le placement dans une section disciplinaire de la Wehrmacht ou au camp de Schirmeck. À cela s’ajoute la création d’une juridiction d’exception, qui peut prononcer des condamnations à mort. Au final, 21 classes d’Alsaciens de 1908 à 1928 sont incorporées, la majorité est engagée sur le front de l’Est et notamment en Union soviétique. L’incorporation est un moyen de germaniser et de nazifier. Elle est aussi une nécessité pour la Wehrmacht, en manque d’effectifs après la bataille de Stalingrad. Le terme de Malgré-Nous apparaît ainsi à partir de 1942, même si d’anciens combattants de la première guerre utilisent le nom. « Malgré-Nous » signifie incorporés de force dans l’armée allemande.
L’exemple de Pierre Obrecht, né le 12 avril 1924 à Strasbourg, retient notre attention, car il fut incorporé à la Wehrmacht en février 1943. Ses grandsparents changèrent trois fois de nationalité, son père tenait un salon de coiffure. 1 En allemand : National Sozialistische Deutsche Arbeiter Partei.
Les parents de Pierre Obrecht Le hasard me le fit rencontrer, avec sa famille, le dimanche de Pâques 1992 dans la commune de Geispolsheim, située à 15 kms de Strasbourg. Il était devenu prêtre en 1950. La conversation s’orienta sur Fougères où sa division avait été affectée. Je lui proposai de mettre par écrit ses souvenirs. Mais l’heure n’était pas arrivée. Trente ans plus tard, j’ai la surprise de lire la recension d’un ouvrage paru en 2019, rassemblant dix témoignages de prêtres alsaciens incorporés de force.
Intuitivement, je devinais que le plus long témoignage était celui de l’homme rencontré quelques décennies plus tôt. Je contactais alors l’historien Jean-Noël Grandhomme, responsable de la présentation de l’ouvrage, qui me mit en relation avec la famille de Pierre Obrecht. Après des échanges téléphoniques, en avril 2022, nous pouvions retrouver cette famille et consulter les manuscrits ainsi que les journaux régionaux concernant l’Alsace pendant la guerre, les anniversaires et les commémorations. Dès 1940, à l’âge de 16 ans, Pierre Obrecht refuse de rejoindre les Jeunesses Hitlériennes, malgré la pression du monde scolaire. Le RAD étant introduit en Alsace le 8 mai 1941, jeune de la classe 24, il doit se présenter, le 27 février 1942, au conseil de révision, au Palais des Fêtes de Strasbourg. Il obtient un sursis jusqu’à la fin de ses études. Le 22 octobre 1942, il est incorporé au RAD et son groupe est dirigé vers Dieterstorf. L’activité du camp se partage entre le travail manuel, l’instruction militaire, le sport et les cours d’éducation politique. Il quitte le camp le 29 décembre 1942. Le mercredi 26 février 1943, il est incorporé dans la Wehrmacht. Il est d’abord affecté à la caserne de Stuttgart pour la période d’instruction. Puis il rejoint Nonancourt, en Eure-et-Loir, puis Illiers-Combray. Il séjourne au château Guibert de Bonneval où règne une discipline de fer avant de rejoindre le dépôt d’armes à Nogent-le-Roi pour assurer la garde de ce dépôt et réceptionner les nouveaux arrivages provenant du Reich. On retrouve enfin Pierre Obrecht en Bretagne.
A Fougères, la réception des wagons de munitions et d’armes Ainsi, le 22 octobre 1943, Pierre Obrecht rejoint Fougères, sa division, la 155ème Panzerdivision, étant transférée dans la ville. Créée en novembre 1929, la 155ème Réserve Panzerdivision devient, en avril 1943, la 155ème Panzerdivision. C’est surtout une division motorisée, ne possédant que 16 Panzer III et IV. Il assure la liaison entre la gare et le quartier de Saint Sulpice où se trouve le dépôt de munitions, d’obus, de grenades de tous calibres, stockés sous le hangar d’une ancienne manufacture de chaussures désaffectée.
Le dépôt d’armes place du Marchix
La voiture de Pierre Obrecht sur la place du Marchix lors de sa venue à Fougères
Le Kommando de Fougères comporte à sa tête un sergent et quatre gradés. Pierre Obrecht est le plus jeune, il n’a que 19 ans, porte l’uniforme de l’occupant, de la Wehrmacht, ainsi que le fusil, obligatoire en raison des attentats fréquents contre les soldats allemands. Le siège administratif est la Kommandantur, à l’Hôtel des Voyageurs, place Gambetta. Au second étage, se trouvent les bureaux, dirigés chacun par un Feldwebel (ou adjudant).
L’Hôtel des Voyageurs, siège de la Kommandantur
Sa mission de liaison entre l’état-major et la S.N.C.F. lui fait grimper les rues de la Fourchette et de la Pinterie, arpenter la place Gambetta et redescendre vers la gare. Il réussit à nouer des relations d’amitié avec des bouchers de la ville, Messieurs Galesne et Fougères et avec la famille Le Gallo, responsable d’une triperie, rue de la Providence.
La boucherie Galesne, 4 rue de la Pinterie
La triperie Le Gallo, rue de la Providence Ainsi, il peut améliorer son ordinaire, dans une période soumise au rationnement. Il bénéficie notamment de l’aumône d’une modeste veuve, à proximité du dépôt, qui lui accorde des tickets de pain et de viande. Il lui confie du linge à laver de la part de son chef, le sergent, elle le nettoie au lavoir avec les moyens précaires de l’époque, marquée par le rationnement.
Une convalescence dans sa famille Pierre Obrecht bénéficie d’une permission dite de convalescence, fin 1943. Il éprouve une énorme joie à l’idée de monter dans le train en gare de Fougères et retrouve les siens du 25 novembre au 10 décembre. Au retour, il est chargé de colis destinés à des parents. Toutefois, il ne peut se dérober aux regards qui le dévisagent avec mépris : « Encore un de ces boches qui profite de la misère des Français ! ». Au début 1944, il est désigné comme interprète pour une délégation à Saint-Hilaire-du-Harcouët. Les stocks d’armes étant limités, il faut s’adresser au camp de munitions de Betton. Le lundi 20 mars 1944, arrive un wagon en gare de Fougères, démuni de son plombage. Intrigué par cette anomalie, Pierre Obrecht découvre une couche de pistolets d’origine polonaise. Grande surprise, le lendemain : il manque 40 pistolets, sans doute dérobés par des maquisards. La sanction tombe immédiatement. Interrogé par le commandant, il est prié de quitter Fougères, son origine alsacienne et son affectation à une unité combattante, autrement dit son aptitude au service le desservant. Le séjour à Fougères lui laisse un bon souvenir, « une sorte de planque », écrit-il, eu égard au sort de beaucoup d’incorporés de force, notamment sur le front de l’Est. Périple à travers la France et découverte de la triste réalité de la Milice Dix jours à Ducey, puis une traversée de l’hexagone en deux jours, suivie d’une halte au château de Beck près de Vauvert (Camargue). C’est un véritable tour de France que réalise Pierre Obrecht. Il est encore retenu comme interprète pour accompagner le cuisinier et le comptable afin de récupérer des denrées alimentaires stockées à la gare de Granville (Manche). Puis il effectue un long déplacement Vauvert-Granville via Paris et refait le trajet dans l’autre sens. En fait, le déchargement se fait à Lunel (Hérault) et non à Nîmes comme prévu. A l’hôtel, il découvre la Milice française, les auxiliaires de la Gestapo allemande. Il est saisi d’effroi : « au restaurant, chacun s’immobilise brièvement, se fige au garde-à-vous en claquant des talons, le visage crispé, le bras tendu pour un Heil Hitler énergique et saccadé. Vêtus d’un uniforme noir, ils sont de fiers émules des SS », écrit-il. Redoutés, haïs, les miliciens lui procurent une vision de terreur, contrastant avec l’image qu’il garde de Fougères. Il passe quelques mois encore à Domazan, dans le Gard, au sein de la 5ème compagnie où il est muté et arrive la nouvelle du débarquement en Normandie, véritable coup de tonnerre dans le ciel assombri de la guerre. Les attentats se multiplient, les maquisards sont en attente de parachutages d’armes par les Alliés. Le rythme des semaines et des jours est haletant. La guerre totale se déploie sur plusieurs fronts : celui de Normandie, celui de l’Est avec l’approche des Soviétiques des frontières du Reich. Pierre Obrecht constate que le salut militaire de l’armée allemande est remplacé par le salut hitlérien, celui des partis nazis et des Waffen-SS : bras droit levé à hauteur du front. Fin juillet, c’est le départ de Domazan afin de rejoindre le front de Normandie. La chaleur est épouvantable, le convoi est immobilisé près de Libourne, suite à l’attaque par un avion de chasse américain. Tout le monde saute du train et se précipite dans les prés voisins. L’avion ne revient plus, le train peut repartir. L’arrivée sur le Front de Normandie, après le débarquement Pour rejoindre le front de Normandie, le convoi prévoit de débarquer les hommes et le matériel. Tout le long du parcours, le même désastre : voies ferrées coupées, trains déraillés et saccagés, gares démolies par les bombardements alliés. Jamais Pierre Obrecht n’a vu une telle désolation : les Alliés épaulés par les maquisards retardent les convois militaires allemands et les immobilisent dans leur marche. A Tours, la nuit du 4 août, chacun doit enfourcher une bicyclette pour affronter l’ennemi, avec un paquetage de 15 kilos sur le dos composé de gamelle, gourde, fusil, baïonnette et grenades. Bref, la panoplie du combattant en devenir. À partir du 6 août, chacun est obligé de marcher quatre jours consécutifs, 20 à 30 kms par jour, sous un soleil de plomb. Arrivés au Mans, les soldats croisent chars Panzer, véhicules camouflés, infanterie et SS : l’image d’une déroute qui ne dit pas encore son nom. La ville tombe aux mains des Américains. La nuit, chacun s’abrite dans un fossé, la fatigue est plus forte que la vigile que chacun doit assurer à tour de rôle. Pierre Obrecht doit combattre pour une cause qui n’est pas la sienne. Il lui arrive de songer à déserter, mais les risques sont énormes.
Les signes de la présence des Américains La route est jonchée d’emballages de cigarettes américaines abandonnés. Ils sont là. Plus loin, dans un village apparaissent deux cyclistes, une sommation et des coups de feu de l’avant-poste du régiment stoppent les imprudents. Le plus jeune parvient à s’enfuir en se jetant sur le bas-côté, le second, plus âgé est figé sur le sol, frappé à plusieurs reprises du fusil à lunette du chef de la compagnie. Pierre Obrecht ne peut que constater le décès. Deux camarades se jettent comme des voraces sur le contenu de sa bourse. Il est scandalisé et réalise l’abjection des hommes à la guerre. Juste pour des tickets de pain et quelques sous. Jamais notre incorporé n’a vu une telle bestialité. L’année 1944 est terrible. Le 10 août, pris en tenaille par les chars américains, il connaît le baptême du feu. Son chef lui demande de venir à son secours, muni seulement d’une mitrailleuse. Constatant qu’il dispose de deux cassettes de munitions, il l’interpelle. En vain, « Va te faire casser la figure », se dit Pierre Obrecht. Effectivement, le chef est tué d’une balle dans la tête. A Saint-Marceau (Sarthe), chargé de retrouver la compagnie sans doute dispersée par l’étau de l’ennemi, l’incorporé est repéré par des hommes au calot rouge, des spahis (combattants et cavaliers) de la 2ème D.B. française, débarquée en France début août. Il se retrouve avec une mitraillette qui le braque, prêt à déclencher une rafale. Il a le temps de dire qu’il est Français et peut ainsi échapper à la mort, malgré une blessure du talon droit due à une balle perdue. Il est ramené près du village, les mains appuyées sur la nuque et le canon d’une mitraillette dans le dos. Blessé, il est escorté au village, prisonnier de la 2ème D.B. française. Est-il perçu comme un traître, un engagé volontaire ? Le traitement subi et le slogan entendu un peu plus tard « Laissons les tous partir, ils essaieront de s’évader… nous les abattrons comme des lapins ». Cette phrase inoubliable qu’il pouvait comprendre en français ressemblait étrangement à celle des Waffen-SS et le rendait perplexe : quelqu’un a-t-il le monopole de la barbarie ? Les Américains prennent le relais de la 2ème D.B. Pendant tout ce temps, aucune nouvelle des parents, pas plus de nouvelle pour eux. Ceux-ci se posent des questions : est-il encore en vie ? Comment retrouver sa trace au milieu des victimes de la bataille de Normandie ? Une lettre datée du 25 octobre, remise par le responsable local du parti, indique sa disparition, au grand désespoir des parents. La confusion est totale, l’énervement au plus haut point. Pierre Obrecht est fait prisonnier des Américains Le 12 août, Pierre Obrecht, aux mains des Américains, est conduit en G.M.C. (voiture américaine) avec plusieurs centaines de prisonniers allemands au camp d’Isigny-sur-Mer (Calvados). Que vont-ils devenir ? C’est la question lancinante. En attendant, leur uniforme est échangé contre une tenue américaine toute neuve, identique à celle des G.I. : pantalon treillis, veston doublé, avec l’insigne PW-Prisonnier de guerre, deux majuscules de peinture à l’huile blanche, tracées au dos du veston et sur les genoux du pantalon. Le 16 août, les prisonniers rejoignent un commando qui est rattaché à une compagnie du génie militaire américain, avec la mission de rétablir des lignes de chemin de fer stratégiques et de reconstruire les ponts détruits.
Le premier chantier des prisonniers : Fougères Ironie de l’Histoire : Pierre Obrecht revient à Fougères après l’avoir connue et arpentée au sein de l’armée allemande. Cette fois, prisonnier des Américains, il appartient à un contingent important de 50 Alsaciens, 60 Italiens, autant de Russes et quelques Allemands de l’armée de l’Air. A proximité de la ville, leur première tâche est de construire l’enceinte de leur prison, à l’aide de poteaux et de barbelés. Chaque nationalité se voit attribuer un carré dans le camp, nettement délimité pour éviter toute promiscuité et mésentente. A 20 ans, Pierre Obrecht devient prisonnier, privé de liberté, épié par des sentinelles. Le récit éclaire sur les conditions de vie dans le camp américain : une cuisine de campagne caractérisée comme ultra-moderne avec plusieurs fours à gaz, située sous une vaste tente ouverte, desservie par deux cuistots du Génie eux-mêmes épaulés par quelques prisonniers. La nourriture n’a rien à voir avec le ragoût des cuisines de campagne allemandes. Le matin, est servie la bouillie de flocons d’avoine sucrée, à base de lait avec jambon et œuf. Le midi et le soir : des mets variés et bien préparés. Le tout est accompagné d’une boisson d’eau de rivière javellisée et parsemée de poudre de citronnade et de café. La corvée consiste à déblayer et réparer la gare bombardée à deux reprises en juin 1944.
Extrait de l’ouvrage qui a recueilli le témoignage de Pierre Obrecht
d La gare de Fougères après son bombardement de juin 1944 La voirie est détruite, les bâtiments endommagés. Des traverses en bois sont posées sur le remblai, des rails sont remis en place, à la main ou avec des pinces, le ballast est nivelé. Le travail est éprouvant et la blessure au pied est toujours là.
Prisonniers allemands employés au déblaiement de la gare de Fougères2 Pierre Obrecht est confiné au camp plusieurs jours, occupé sous la tente à chasser des guêpes importunes. Les allers et retours s’effectuent en rangs, par nationalités, à la cadence d’un chant du pays respectif, en l’occurrence « La Madelon » pour les Alsaciens. C’est l’expression d’une grande solidarité entre les compatriotes alsaciens, d’une grande diversité d’âges et de milieux. Les plus anciens ont 32 ans, les plus jeunes 17 ou 18 ans. Les étudiants cohabitent avec des ouvriers, des artisans, des employés et des petits patrons. 2 Ces photographies proviennent d’un film tourné par les Américains conservé aux Archives Nationales des EtatsUnis (National Archives and Record Administration) – Réf. : 16013- local identifier 111-ADC-2209 – dont certaines séquences sont tournées à Fougères. Ce film a été découvert par Eric Roulin, agent des Archives municipales de Fougères qui en conservent une copie.
Au retour du travail, les détenus se rassemblent autour de feux de bois, allumés pour le café, peuvent échanger entre Alsaciens sur leurs expériences précédentes et ainsi se remonter le moral. Les G.I. sont indulgents en cas de petit larcin, contrairement aux Allemands très sourcilleux en cas de vol des réserves alimentaires vite catalogué comme sabotage et crime de guerre. Le 31 août, prend fin l’expérience fougeraise.
Second chantier, dans les Yvelines
$Les détenus connaissent un nouveau chantier, dans les Yvelines, à Clayesous-Bois (Seine-et-Oise) afin de reconstruire le tablier d’un pont de chemin de fer. Le 15 septembre, un chantier analogue à celui de Fougères les attend à la gare de Laon, dans l’Aisne. Puis, à Dreux, dans l’Eure-et-Loir, pour reconstruire un viaduc ferroviaire à plusieurs arches. Le 14 octobre, pour une raison inconnue, les Alsaciens sont invités à partir. Finis les grands travaux de remise en état après les destructions de la guerre. Commencent des travaux agricoles comme la récolte des betteraves dans l’Oise, au sein d’une petite équipe. Démobilisation et rapatriement en 1945 La démobilisation intervient en février 1945 à Senlis (Oise). Les Alsaciens sont envoyés au Centre parisien d’Entraide, rue d’Artois, dotés de sous-vêtements et d’une somme de 1 000 francs. Ils séjournent ensuite au Centre d’Accueil de Nancy (Meurthe-et-Moselle) où l’hébergement est lamentable et la nourriture médiocre. Le rapatriement s’avère difficile et, le 7 mars 1945, le rescapé de la guerre finit par retrouver ses parents avec embrassades et larmes de joie à la MontagneVerte. La réadaptation est longue, les regards fuyants, voire hostiles ont souvent accompagné l’incorporé vêtu de l’uniforme allemand. Le statut de déporté militaire est refusé de la part des associations de déportés civils. Il faudra se contenter de l’appellation « Incorporés de force dans la Wehrmacht ou les SS ». Des années plus tard, les gouvernements finiront par reconnaître aux Malgré-Nous la qualité de victimes du nazisme. Longtemps, ils seront marqués d’une faute originelle. Après-guerre, les déportés résistants pourront se faire entendre. Pourtant, sur les 130 000 incorporés de force, les morts s’élèvent entre 31 000 et 40 000 dont 10 500 disparus. Les blessés sont aussi nombreux et 10 000 sont mutilés. Pierre Obrecht a eu la chance d’avoir échappé au Front de l’Est et d’être parmi les premiers rapatriés. L’Alsace est sortie de ce conflit très marquée, physiquement et moralement, privée d’une partie de son identité régionale.
Fiche de libération provisoire de Pierre Obrecht 12 février 1945
Carte Internés et déportés politiques Délivrée à Pierre Obrecht en 1945
Arrestation de Wagner Le Gauleiter Wagner est condamné à mort par le tribunal militaire de Strasbourg. Il est fusillé comme criminel de guerre, le 14 août 1946, dans le Fort Ney à Strasbourg. Il subit le même sort que plusieurs nazis au procès de Nuremberg. Juste revers de situation, eu égard aux crimes commis à l’encontre d’Alsaciens et de Mosellans. Sans regret, il crie : «Vive la Grande Allemagne, vive Adolf Hitler, vive le national-socialisme. Vive l’Alsace allemande ! ». L’aveuglement est total et le criminel enfermé dans son hystérie.
A sa retraite, il écrit son manuscrit et décède le 16 avril 2014. Il ne verra pas la parution de son témoignage précieux et riche d’informations historiques. Malgré les reconnaissances de deux députés allemands, l’Allemagne n’a pas encore admis l’incorporation de force comme un crime contre l’humanité. Peut-on encore l’espérer au XXIème siècle
Remerciements à : Gabrielle et Pierre Thien, neveux de Pierre Obrecht, (Geispolsheim, Bas-Rhin), à Eric Roulin des Archives municipales de Fougères. * Sources : - Archives privées de la famille Gabrielle et Pierre Thien, Pierre Obrecht Panzergrenadier Fantassin - Collectif, Des prêtres alsaciens incorporés de force se souviennent, 2019, Editions du Signe - RIEDWEG Eugène, Les « Malgré Nous » - Histoire de l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande, 1995, Ed. du Rhin - MENGUS Nicolas, Les « Malgré-Nous » - L’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande, 2019, Editions Ouest-France |
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