Pour enrichir la mémoire du passé, nous recherchons des témoignages ou des documents sur la Résistance en Ille-et-Vilaine
|
Ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées du département de Loire-Inférieure. Ce témoignage est très riche d'enseignements. Il apporte un éclairage complémentaire à l'histoire de ce convoi
LE DERNIER TRAIN
De tout ce qui est relaté ci-après, il n'est rien qui n'ait été vu ou entendu directement par celui qui écrit ce récit. Bien que cette relation soit rédigée en 1965 donc plus de 20 ans après les événements racontés, je puis garantir l'authenticité minutieuse des faits évoqués si quelques uns me furent remis en mémoire par des notes succinctes écrites en 1944 ou par des lettres échangées à la même époque avec des camarades, tous les autres étaient demeurés et demeureront jusqu'à, mon dernier moment de lucidité, toujours présents à mes yeux, comme à mes oreilles. Le 4 août 1944, les 4 occupants (ABEL-DURAND, René DUBOIS, MOINARD et NICOLAS) de la cellule 10 furent quelque peu inquiets, d'abord de ne pas recevoir leur pitance matinale, du café avec un morceau de pain, encore plus de ne pas entendre le brouhaha habituel dans le couloir de leur prison,la prison "LA FAYETTE" à NANTES. Tendant l'oreille, avec l'espoir d'entendre enfin le bruit du canon, ils interprétaient ce silence comme un prémice d'une délivrance imminente. Mais vers une heure, que j'estime avoir été 9 h30 (aucun de nous n'avait de montre et nous n'entendions ni ne voyions aucune horloge), un de nos geôliers l'obergefreite BISKUPP, ouvrit la porte et nouscria de nous tenir prêts à partir, et notamment de ramasser tous nos objets en mettant ceux-ci en ballot dans nos couvertures. Cette dernière recommandation nous rassura un peu sur le but de cet ordre, car nous nous dîmes que si nous devions emporter nos bagages, c'est que, un autre sort nous était réservé que celui du peloton d'exécution.
Je me souviens avoir pu à ce moment rédiger à l'adresse de ma femme un message d'adieu en pointillant celui-ci avec une épingle sur un morceau de carton que je laissais dans la cellule. C'est vers 10 h que nous sortîmes enfin de notre cellule, pour gagner la cour de la prison, par des couloirs où étaient postés de 2 m en 2 m de jeunes soldats (jeunes car ils paraissaient âgés de 20 à 25 ans, ce qui contrastait avec nos geôliers qui, physiquement étaient plutôt des déchets de leur armée); ces soldats, au visage énergique, avaient tous le pistolet au poing et grenades à la ceinture. Et avant d'atteindre la cour nous défilâmes devant des gendarmes français, consternés. Dans la cour nous attendaient deux camions-fourgons, de la maison DROUIN Frères, conduits par des chauffeurs français. Je me fis alors la réflexion que ce serait au moins une fourniture aux Allemands,dont on ne pourrait imputer la responsabilité à l'Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, bénéficiaire de ce transport. Le choix de ces camions-fourgons comme camions cellulaires était judicieux car, une fois fermés les deux battants de la porte arrière, il n'y avait plus aucune ouverture sur l'extérieur. Parmi les prisonniers amenés des autres ellules, j'eus la consolation de retrouver mon camarade BAILLY; immédiatement je l'adjoignis en pensée à notre quatuor avec la ferme intention de ne plus nous séparer. Les camions nous déposèrent en gare de NANTES, le long d'une voie de garage où étaient alignés des wagons à bestiaux. Malgré tous nos efforts pour demeurer groupés, la bousculade sous les vociférations de certains de nos geôliers particulièrement excités, ou inquiets, nous sépara et nous nous trouvâmes (BAILLY, MOINARD et NICOLAS) enfournés dans un autre, wagon que celui d'ABEL-DURAND et de DUBOIS. Dans le wagon les prisonniers étaient répartis en deux groupes (2 x 18) tassés, de part et d'autre de la partie centrale, celle correspondant aux doubles portes glissières, laquelle était réservée au corps de garde. Ce corps de garde était constitué par 4 de nos geôliers (l’adjudant chef Joseph SCHLIERF, le sergent HOLSCHER,le sergent Elie GROSSCHUPP et l'Obergefreite Gerhardt BISKUPP) auxquels était adjoint un renfort de quatre soldats, savoir deux sous-officiers disciplinaires, tirés de la prison militaire allemande et transformés en garde-chiourmes et deux jeunes soldats convalescents, l'un de la D.C.A.., l'autre un sous-marinier. Ayant pu juger par la suite ces personnages, je précise ce qu'ils étaient. L'adjudant SCHLIERF était parfaitement abruti, ne prononçant pas une parole, ne donnant jamais un ordre. Le sergent HOLSCHER parlait très peu, ne prenait jamais l'initiative d'une interdiction ou d'une brimade; il aurait été humain, peut-être compatissant dans une autre ambiance. Le sergent GROSSCHUPP, originaire de la Saxe était un petit paysan courtaud, trapu, à tête carrée, ancien combattant de la guerre 14-18, il était très méchant, très brutal, mais encore plus bête. Il était animé d'un moral militaire très élevé, ainsi que me le prouva l'incident suivant. Un jour que je parlais avec le jeune matelot sous-marinier, lui demandant si,au cours de ses missions, il avait pu jouir du soleil des Caraïbes, où il me disait avoir été,le sergent GROSSCHUPP lui décocha un coup de pied en lui enjoignant de ne pas parler des secrets de la guerre ! L’Obergefreite BISKUPP, grand, mince, élancé, presque élégant, avait un visage fin et régulier, mais ses lèvres minces et ses yeux extraordinaires exprimaient d'une façon impressionnante une cruauté sadique. Il était intelligent et même spirituel, ce qui rendait plus odieuses ses remarques injurieuses à notre égard, sur nos odeurs d'hommes mal lavés notamment. Originaire de la Haute-Silésie, parlant le russe et le polonais, il portait l'insigne d'interprète. A l'encontre de ses camarades, il ne portait pas son pistolet dans une gaine de cuir à la ceinture, mais directement dans une poche spécialement aménagée sur le devant de sa culotte. Ayant appris la qualité du Docteur DUBOIS, il lui montra un jour, en cellule, un certificat médical qui le déclarait inapte au front; il nous expliqua en riant, qu'il gardait précieusement sur son cœur ce papier attestant qu'il avait une maladie de cœur et auquel il attachait d'autant plus de prix qu'il ne paraissait guère assuré qu'une nouvelle épreuve médicale le dispenserait des épreuves du front. Nous étions environ vingt par tiers de wagon, le tiers central étant celui des geôliers dont nous séparait des fils de fer tendus en travers du wagon, constituant plus une démarcation de principe qu'une barrière. J'eus la chance avec BAILLY et MOINARD d'être dans le bon tiers, c'est-à-dire celui ne contenant pas la tinette, constituée par un fût métallique de 1 m.de haut environ. Le service de la vidange, consistant à déverser le contenu dans un WC. de gare, était assuré par quatre Hollandais (trois condamnés de droit commun et un politique) ne parlant pas un mot de français, ce qui était une petite garantie contre un risque de leur évasion. Dans, ce bon tiers se trouvaient aussi le colonel VITRA (en retraite, de Blain), Roger DEVAIS (de Carquefou), le jeune Georges DELORCHE (qui avait réussi avait à subtiliser sa montre aux fouilles). MONNERET (un boucher de St-Joseph, le jeune DUPOUAY qui avait dans le dos une blessure en séton (ayant été atteint au cours d'une rafle). Le jeune AUFPRAY (de Châteaubriant), dont la mère et la sœur étaient dans un wagon voisin "dames seules" et un jeune homme (OLIVIER qui pleurait doucement quand il parlait de sa femme). Nous avions aussi un jeune camarade - dont je ne me rappelle plus le nom - tuberculeux ayant eu un pneumothorax; il arguait de son état de faiblesse pour réclamer des portions renforcées. Dans le tiers odorant se trouvaient l'Administrateu de la marine Prudent THOMAS (de St-Nazaire), l'instituteur GIRARD (du Temple) et RIOU, un cultivateur en sabots(de St-Etienne-de- Montluc, père de 7 enfants. En raison de notre entassement, il nous était difficile d'être tous allongés, à moins d'entrecroiser nos jambes les unes sur les autres. Il n'y avait pas de paille et cela nous évita les parasites. Une fois les wagons remplis, le convoi fut amené en gare de Nantes, le long d'un quai à voyageurs. La baie étant largement ouverte, je m'étais mis à proximité d'un montant, guettant parmi les civils qui circulaient (dames du Secours National et de la Croix-Rouge, employés de la S.N.C.F.) la silhouette de ma femme. J'eus d'abord la tristesse de voir passer un jeune camarade, ingénieur de la S.N.C.F. Qui bien que me connaissant parfaitement, feignit de ne pas me voir. Ma femme ne parut que vers 16 h 30, n'ayant appris que très tardivement et incidemment notre transfert de la prison à la gare ; il en fut d'ailleurs de même pour Madame ABEL-DURAND, qui ne dut qu'à ma femme d'être alertée. Ma femme demeura près du wagon, admise à parler avec moi, mais non à m'embrasser. Elle put ainsi me transmettre le message rassurant d'une dame de la Croix Rouge; la présence de chefs du maquis dans le convoi était une garantie de notre délivrance. RIOU demanda que ma femme alla prévenir la sienne, dans le wagon "Dames seules" voisin, qu'il était dans son voisinage ; cette démarche ne fut pas autorisée par notre corps de garde, notamment par BISKUPP. Sur le quai allait et venait un officier allemand de haute stature, au crâne rasé et ressemblant à « MUSSOLINI"; aucun d'entre nous n'avait jamais vu ce personnage, qui paraissait être le chef de tous les autres Allemands présents;| à ma femme qui demandait l'heure probable du départ, "MUSSOLINI" spontanément lui assura qu'elle avait le temps d'aller me chercher des vêtements plus chauds, ce qu'elle fit aussitôt. Elle revint en compagnie de mon adjoint, l'Ingénieur en Chef TRUET. Je pus alors changer de vêtements et distribuer ceux que j'enlevais à des camarades plus infortunés. Mais n'ayant ni ceinture, ni bretelles (confisquées à l'entrée en prison), ce fut l'aimable Monsieur TRUET, qui se dégarnit de bretelles sur-le-champ, demeurant sur le quai en compagnie de ma femme et en soutenant son pantalon. Ma femme et Monsieur TRUET avaient aussi apporté beaucoup de provisions, dont du raisin ; ce dernier fut très apprécié du corps de garde, qui en confisqua les trois quarts à son usage. Au moment du départ du train, je voulus embrasser ma femme, il ne fallait pour cela que je m'approche complètement de la porte et que j'abaisse ma tête au ras du plancher. BISKUPP s'y opposa, mais "MUSSOLINI" intervint et nous accorda cette faveur. Jusqu'à l'instant du départ, nous demeurâmes ma femme et moi sans parler, nous regardant intensément, comme seuls peuvent le faire deux êtres qui s'aiment, mais conscients que l'un d'eux part pour le Grand Voyage.
C'est vers 19 h que commença ce grand voyage. Le convoi prit la direction de SEGRÉ, via ST-MARS-la-JAILLE et CANDÉ. Grâce à mon camarade BAILLY, alors inspecteur principal de l'exploitation à la S.N.C.F. Pour la région Ouest, je pus, tant que nous fûmes à l'Ouest, déterminer aisément notre itinéraire. La présence de ce camarade me révéla aussi l'extraordinaire solidarité des cheminots, dont tout notre wagon bénéficia par ricochet. En effet, à peine étions nous arrêtés dans une gare, que notre wagon immédiatement repéré, était visité par des cheminots venant apporter ravitaillement et réconfort à leur camarade; on peut dire que notre convoi était non pas suivi, mais précédé, à la trace, par toute la S.N.C.F. Le samedi matin 5 août, en pleine nuit, nous atteignîmes SEGRÉ, où nous stationnâmes longtemps pour en partir au petit jour, après avoir fait plusieurs manœuvres. A quelques kilomètres avant n'atteindre ANGERS, notre convoi s'arrêta à La MEMBROLLE-sur-LONGUENÉE où la population, assistée de la Croix-Rouge et du Secours National, nous apporta notre premier ravitaillement, Notre wagon hérita ainsi de deux grands paniers qui nous tinrent lieu de garde-manger pendant le reste du voyage. Par la suite nous fûmes constamment et amplement ravitaillés de l'extérieur, ce qui n'était pas pour déplaire à nos geôliers qui, malgré leurs prélèvements, nous laissaient encore un ravitaillement suffisant. Heureusement, car je me souviens de n'avoir au cours de ce voyage perçu qu'une seule fois un ravitaillement fourni par les Allemands, ravitaillement dont personne n'eut cure, tant il nous parut famélique. Je me souviens notamment d'une maigre galette sèche en guise de pain ! C'est aussi à La MEMBROLLE que nous défilâmes devant un autre convoi, ayant la même apparence que le nôtre. Les portes entrouvertes de certains wagons laissaient voir des civils dans le même état que nous, tandis qu'aux lucarnes d'aération d'autres wagons complètement fermés se montraient des visages de soldats, des prisonniers de guerre. Je ne sais si c'est là, ou à ANGERS, que les deux convois furent réunis en un seul. Nous arrivâmes à ANGERS vers midi le 5 août. Nous avions alors parcouru 100 kilomètres (NANTES, SEGRÉ 64 et SEGRÉ ANGERS, 36). A ANGERS, le chef de gare, dûment alerté par celui de La-MEMBROLLE, apporta à mon camarade BAILLY un pantalon et une solide paire de chaussures. Durant notre arrêt dans cette gare, je pus voir sur un pont-route de nombreux camions et voitures allemandes emportant des infirmières allemandes). Encore dans leurs uniformes de travail notamment avec leurs coiffes blanches, ce qui me parut être l'indice d'un départ précipité. Le convoi quitta ANGERS vers 16 heures et arriva à SAUMUR (44 km) vers 22 heures, pour, de là, s'engager sur la voie menant à LA- FLECHE. L'assassinat de Prudent THOMAS Je ne dormais pas ; il y avait un beau clair de lune, nos geôliers, ayant un peu trop apprécié les crûs de SAUMUR, cuvaient leur vin. L'un d'eux, le sergent HOLSCHER, censé tenir la garde, laissa même échapper son fusil à un endroit où le convoi essoufflé marquait un arrêt en pleine campagne, ou mieux en pleine forêt. Le train marchait si doucement que j'étais obsédé par la tentation d'enjamber HOLSCHER, de sauter et de m'enfuir à travers les bois. Mes camarades dormaient, écrasés de fatigue et de chaleur. D'après ce que me dit alors BAILLY, notre convoi devait approcher de la bifurcation de LONGUE. Vers 4 h du matin, le train dut encore stopper en pleine campagne, probablement pour permettre à la locomotive de refaire de la vapeur avant de franchir une rampe. Ce fut alors que l'administrateur de la Marine, Prudent THOMAS, s'adressa à moi pour que je traduise au geôlier de garde sa demande d'être autorisée à aller s'asseoir sur la tinette. (Celle-ci à SAUMUR, avait été transférée de mon côté). Après la vocifération attendue, P. THOMAS fut autorisé à descendre hors du wagon et à s'installer en contrebas du marchepied. Au lieu d'user de cette faveur exceptionnelle, THOMAS enjamba les gardiens assoupis et après avoir marché sur les autres camarades atteignit la tinette. II s'apprêtait à se déculotter, malgré mes objurgations d'aller dehors, quand le geôlier l'aperçût et furieux, lui intima l'ordre de regagner sa place immédiatement, ce qui fut fait, en provoquant un nouveau tumulte chez les dormeurs entremêlés et dans le corps de garde. L'assoupissement revint dans le wagon, jusqu'au moment où THOMAS, n'y tenant plus, me demanda d'intervenir à nouveau auprès du geôlier de garde, en déclarant que cette fois il acceptait d'aller dehors. Ce qui lui fut accordé, après de nouvelles injures, et THOMAS satisfit ses besoins au bas de l'ouverture, avec le fusil du geôlier braqué sur lui à bout portant. THOMAS remonta péniblement en se reculottant et, comme le geôlier le houspillait, je l'entendis protester qu'il était impotent, qu'il avait eu une fracture du bassin. Le silence revint et tous semblaient de nouveau endormis ou assoupis, quand soudain THOMAS, qui était au fond du wagon, se dressa et se mit à hurler "Sortez-les, ils veulent nous assassiner …." De ma place, juste en bordure au corps de garde, j'assistai alors à un hallucinant spectacle d'ombres chinoises. Les voisins immédiats de THOMAS s'agrippaient à lui et s'efforçaient de le retenir, les autres, des jeunes en majorité, tirés en sursaut de leur torpeur, s'affolaient, d'autant plus que les hommes du corps de garde avaient empoigné leurs fusils et frappaient à tort et à travers à coups de crosse. D'autres, empoignant leurs grenades à manche s'en servaient comme d'une massue. Je criai à mes camarades de ne pas bouger, de demeurer accroupis, qu'il s'agissait d'un cauchemar; grâce à cela, la rossée fut limitée à un seul côté du wagon. THOMAS qui continuait à hurler, fut abattu à coups de crosse sur le plancher et je l'entendis supplier "Pitié, épargnez-moi". La confusion dans les deux tiers du wagon devint telle que je vis un de nos geôliers empoigner par le col un jeune soldat de renfort et lui marteler la tête à coups de grenade-massue. Le jeune soldat eut une blessure au front et son assommeur (GROSSGHUPP) expliqua plus tard piteusement sa méprise en alléguant qu'il avait voulu empêcher la fuite de son camarade pris de frayeur. Le tumulte avait alerté les autres wagons et du renfort, dont un gros chien policier, arriva. Le geôlier chef, Nicolas WRANKEN, apporta un casque plein de menottes. THOMAS relevé, le visage en sang, fut désigne comme le principal perturbateur. On voulut lui passer les menottes; il supplia alors qu'on lui donna à boire, puis il se débattit contre la mise des menottes bien que je lui conseillasse de se laisser faire. II protestait "Vous voyez bien que je suis un homme faible, sans défense", ce qui était sans effet, puisque eux qui le malmenaient ne comprenaient pas ce qu'il disait (Nicolas WRANKEN, le Messin, n'était pas monte dans le wagon). L'instituteur GIRARD fut lui aussi pourvu de menottes. Finalement THOMAS fut poussé hors du wagon, à coups de crosse, notamment par BISKUPP. Sitôt après, j'entendis THOMAS crier : "Arrêtez-le, il veut m'assassiner", puis un coup de pistolet et un "Aaah", un deuxième coup de pistolet, et après quelques minutes encore un troisième coup. Alors, l'Obergefreite BISKUPP GEHRARDT remonta dans le wagon et donna son pistolet à un jeune soldat pour qu'il le nettoie. Quelques instants plus tard, nous entendîmes creuser la terre, quelque part, le long de la voie ferrée SAUMUR-LA FLECHE, dans la section VIVY-LONGUE, à gauche en marchant vers LA- FLECHE. Ainsi fut assassiné le 6 août 1944, vers 4 h 30, Prudent THOMAS, Administrateur en Chef de la Marine, à St-Nazaire. Après le drame j'entendis les geôliers faire leur rapport à l'adjudant chef; pour se donner du mérite, ils alléguèrent qu'il s'était agi d'une "abgemachte Sache, d'une Meuterei" (affaire concertée, mutinerie). Je protestai qu'il ne s'était agi que d'un cauchemar, ou d'un coup de folie ; il me fut enjoint "Maul zu" (ferme ta gueule).
En
raison de l'aggravation du régime de surveillance et de brimades dont nous
devenions menacés, je demandai en vain, dès notre retour à SAUMUR de m'en
expliquer avec le capitaine commandant le convoi.
A
cette occasion je m'adressai à un jeune geôlier d'un wagon voisin et qui
paraissait comprendre très bien le français, mais il affecta de me parler en
allemand. J'appris alors qu'il était alsacien et se nommait SCHLAGDENHAUFEN,
ce qui était précisément le nom d'une famille alsacienne de mes amis.
(Ce geôlier, plus connu sous le nom de Charlie, joua plus tard, avec
Nicolas WRANKEN, un grand rôle dans la libération, in extremis5
de beaucoup d'entre nous).
Après avoir rebroussé sur SAUMUR, où nous arrivâmes dans la matinée du dimanche 6 août, le convoi repartit en direction de TOURS, via LANGEAIS, où nous arrivâmes vers 14 h. Le convoi demeura garé su une voie à proximité de la gare, en bordure d'un chemin vicinal, et non loin de la Loire.
Le
temps était splendide, chaud et ensoleillé ; la population
de LANGEAIS vint nous voir et no Des bonnes sœurs s’apprêtaient à distribuer des douceurs aux "voyageurs", quand soudain, vers 17 h, il y eut une panique. J'entendis et je vis s'avancer vers nous, au-dessus de la Loire, à moins de 300 m de hauteur, 2 groupes de trois avions anglais (reconnaissables à leurs cocardes). Immédiatement nos portes furent fermées, tout le corps de garde se précipitant dehors, fusil au poing, le long d'un petit mur les abritant, en ce sens qu'ils n'auraient pu être atteints que par des balles ayant perforé ce mur. J'entendis alors les cris affolés de nos visiteurs, notamment une voix de femme criant; "Sauvons-nous, ça va être une boucherie". Ce dut être une boucherie, si j'en juge par les cris et les gémissements de ceux qui furent atteints parla double mitraillade ; je dis, double, car les deux passes au-dessus de cette proie facile, sans défense antiaérienne. Dans notre wagon, nous nous étions affalés, recroquevillés les uns contre les autres, serrant au-dessus de nous nos maigres baluchons, protections dérisoires. Le wagon ne fut pas atteint. Avant que les portes fussent rouvertes, j'entendis la voix hoquetant d'un jeune homme, qui expliquait, en mauvais allemand, qu'il avait déjà été passer quelques mois en Allemagne; je pense qu'il devait s'agir d'un jeune visiteur que les soldats allemands avaient dû trouver trop curieux. Je ne crois pas qu'il fut incorporé dans notre convoi, car nous aurions retrouvé sa trace par la suite. Une fois les avions partis, les portes furent rouvertes et nous pûmes voir les bonnes sœurs s'affairant autour de brancards ensanglantés. Le geôlier BISKUPP reparut, haletant, tout pâle d'une course, que je l'entendis raconter, après des fuyards, mais comme il ne donna pas son fusil à nettoyer, j'en conclus que ce vaillant chasseur cardiaque avait été bredouille. Après cette mitraillade nous nous sentîmes rassurés tant que se prolongerait notre séjour sur cette voie de garage. Nous pensions, en effet, que dûment prévenus par la Résistance, les aviateurs anglais ne renouvèleraient pas leur méprise. Ce séjour de détente morale, si j'ose dire, se prolongea jusqu'au lendemain (lundi 7 août 1944) vers 15 h. A ce moment, nous reçûmes l'ordre de sauter hors du wagon, avec nos baluchons à peine la moitié d'entre nous étaient-ils déjà dehors, que soudain reparurent les six avions. Réenfournés, recadenassés, le même scénario se déroula exactement comme la veille, en doublé. Pourtant, avant de réintégrer le wagon, je pus voir le spectacle étonnant d'un grand noir dégingandé, prisonnier de guerre américain, debout sur le toit d'un wagon et agitant désespérément et vainement un drap blanc. Comment avait-il pu sortir de son wagon (peut-être en défonçant le plancher ?) Comment s'était-il procuré un drap ? Bien que ce soldat, à demi évadé, fut une cible facile pour les Allemands, ceux-ci s'abstinrent, au moins sur le moment, de l'abattre, espérant probablement que son geste audacieux leur épargnerait une nouvelle séance de mitraillage. Les cris, les gémissements, les plaintes se firent entendre de nouveau. Notre wagon fut encore épargné. Les avions une fois partis, nous pûmes enfin sortir. D'un wagon "Dames seules", voisin du nôtre, je vis sortir des prisonnières de la prison de NANTES. Je ne pus m'empêcher d'adresser un geste d'amitié et d'encouragement à deux d'entre elles, que je sus plus tard être Madame et Mademoiselle AUFFRAY. En même temps qu'elles, je vis sortir leur geôlière, la Rosa de la prison de NANTES ; elle avait le visage bouleversé et même couvert de larmes, qui me parurent être la conséquence d'une crise nerveuse. Il n'était plus question pour elle de crier des "Maul zu" à ses prisonnières, quand elles tournaient en rond dans la cour de la prison ! Tous les prisonniers hommes de la prison de NANTES formèrent un groupe d'une centaine. Encadres par tous nos geôliers nantais et leurs soldats de renfort, nous partîmes à pied. Il devait être 18 h environ. Après un parcours de 13 kilomètres, par la R.N.152 puis la GC 76, passant par le village de Cinq-Mars, nous arrivâmes à Luynes. Là nous fûmes parqués dans la salle de la mairie, garnis de quelques bancs. Je me rappelle un incident étrange ; sur un banc, dans un coin éloigné de la salle, je trouvai, bien en évidence, un crayon et une feuille de papier blanc. J'y inscrivis sommairement toutes les péripéties de notre voyage, avec la liste des camarades, pour qu'on prévienne leurs familles et le papier fut laissé en place, à l'intention de ceux qui avaient eu l'idée de le mettre à notre disposition. D'ailleurs nous eûmes une autre possibilité d'entrer en communication avec la population. Quelques fenêtres ayant dû être laissées ouvertes, en raison de la chaleur, les femmes de Luynes, mais non les hommes, furent autorisées à s'approcher d'une fenêtre et à nous procurer du ravitaillement. Bien entendu, nous leur communiquâmes le plus possible de renseignements sur nos identités. Je dois préciser que déjà, lors de la traversée du village de Cinq-Mars, la population ne s'était pas fait faute de nous ravitailler en fruits et en bouteilles de vin (peut-être un peu trop). Je vois encore le camarade AUVRAY, un titi parisien, qui était un peu déséquilibré par sa charge de bouteilles. Certains d'entre nous commencèrent à s'inquiéter d'une perte de maîtrise de nos réflexes; nous craignions surtout que nos geôliers interdisent toute communication avec nos généreux ravitailleurs. Pour prévenir cette défense, le camarade MOINARD, exhorta nos camarades à modérer leur enthousiasme pour le petit vin des Côteaux.de la Loire et, d'accord avec nos geôliers, la franchise de port fut limitée à une bouteille par individu. Bien entendu, au cours de cette réunion de plusieurs wagonnées, nous pûmes échanger nos impressions sur les événements que nous venions de vivre. C'est ainsi que nos autres camarades apprirent l'assassinat de Prudent THOMAS et nous tombâmes d'accord pour estimer à une trentaine le nombre des victimes, au cours de chacune des deux journées de Langeais. Nous fîmes aussi plus ample connaissance; c'est ainsi que je connus le marquis de COUE (de CARQUEFOU). Le lendemain matin 8 août, départ à pied de très bonne heure. A quelques kilomètres (un ou deux) de Luynes fut organisée, en contrebas de la route (côté droit en marchant vers TOURS), une halte générale hygiénique. L'organisation fut assez curieuse ; autour de trois ou quatre arbres, une dizaine de prisonniers, accroupis en rond autour de l'arbre, étaient invités à profiter de ce qui nous parut être une aubaine par rapport au régime de la tinette-wagon. A ce moment passa à bicyclette et sans s'arrêter une jeune fille ; celle-ci put d'autant moins douter de notre situation sociale, que certains d'entre nous la lui crièrent, un peu pour s'excuser du grotesque de notre tenue. Continuant notre chemin, passant notamment par le hameau des Fallières, nous fûmes combles d'offrandes par la population. Un cycliste, marchant dans le même sens que nous, ralentit pour demeurer plus longtemps à notre contact. Cela me permit de lui faire connaître mon identité et de lui demander de prévenir, de mon arrivée imminente à TOURS, mon camarade JAMBERT, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées. Nous fîmes halte à 500 m environ en amont du pont du chemin de fer de St-COME, à l'entrée de l'agglomération de ST-CYR, faubourg de TOURS. Notre groupe fut installé sur la berge de la Loire, et aussitôt beaucoup d'entre nous en profitèrent pour se baigner sans avoir évidemment le droit de s'éloigner de la rive. II était bien tentant pour un bon nageur, comme je le suis, de se laisser disparaître sous l'eau et de ne reparaître que beaucoup plus loin… mais ce beaucoup plus loin n'aurait pu être que vers le pont du chemin de fer fortement surveillé par des sentinelles allemandes, dont la vigilance se manifestait par des coups de feu. La population féminine de St-CYR se hasarda un peu vers nous, au sommet de la berge. Je fus alors témoin d'une ébauche d'idylle entre une jeune fille et l'un de nous. Nous avions dans notre groupe deux jeunes ouvriers de St-NAZAIRE, les frères DUPONT (Jean et Roger). En faisant leur connaissance, je découvris que la politesse, la distinction, la prévenance, la gentillesse pouvaient aller de pair avec le rude métier de chaudronnier. D'ailleurs ABEL DURAND et DUBOIS nous avaient vanté les qualités morales de ces jeunes gens, leurs camarades de wagon, et aussi d'un troisième dont je ne me pardonne pas d'avoir oublié le nom. Quoi qu'il en soit, le charme juvénile des frères DUPONT, accentué par leur situation tragique, dut émouvoir le cœur d'une jeune fille des Fondettes. Celle-ci ne quittait pas des yeux l'un des jeunes DUPONT,le comblant de prévenances, de gâteries. Un tel spectacle, me fit autant d'impression que ceux des jours précédents et demeure également gravé dans ma mémoire. La Ville-aux-Dames, l'abreuvoir Vers midi, on nous fit monter dans des camions et,en traversant TOURS, nous fûmes transportés sur la rive gauche de la Loire, à la Ville- aux-Dames, sorte de gare de triage à 8 km de TOURS. Là, nous fûmes parqués, par wagonnées, dans un long fossé ; notre wagonnée était voisine d'une wagonnée de prisonniers anglais. II faisait une chaleur torride, et par groupes de 2 ou 3, nous fûmes autorisés à aller dans le jardin du gardien de passage à niveau, pour y puiser de l'eau fraîche que nous buvions à même le seau. Des prisonniers anglais purent faire de même; nous nous rencontrions aux abords du puits, mais sans échanger de paroles, notre condition de prisonniers civils ne paraissait pas susciter le moindre intérêt de la part de ces soldats. A un moment il y eut un combat d'avions, ou peut-être seulement une manifestation de défense aérienne, car à moins de 500 m de nous, un avion, que je ne pus identifier, s'écrasa en flammes sur le sol. Au cours de ce stationnement, en fossé, on vint me chercher pour me mener à un wagon où se tenait l'officier, chef de tout le convoi. Mon camarade JAMBERT, Ingénieur en Chef à TOURS, était là avec un ample approvisionnement (notamment, un superbe rôti). L'officier, le commandant SCHMITT, comme je l'appris par la suite, paraissait bien débonnaire, et n'était sûrement pas un professionnel du métier qu'on lui faisait faire. Il nous demanda de ne nous entretenir qu'en allemand. A la fin de notre entretien, il me demanda si j'avais un désir, j'en profitai pour lui assurer que la "révolte" alléguée de THOMAS n'avait été due qu'à un cauchemar, et lui demandai de faire atténuer le régime de représailles instauré contre notre wagonnée, et notamment de nous accorder une plus grande ouverture de.nos baies. Ainsi fut fait par la suite. Vers le soir, on nous fit monter, wagonnée par wagonnée, dans le convoi ; je pus alors compte le nombre de wagons ; il y en avait environ 80, moitié pour civils, moitié pour militaires. Nous devions donc former une colonne ferroviaire de 3.OOO prisonniers environ. Les Allemands voulurent alors débarrasser GIRARD des menottes dont il était affublé; mais pour une raison que je ne m'explique pas, seule une main put être dégagée et GIRARD nous montrait en riant le joli bracelet, souvenir indéfectible de la Gestapo. Une détente en pleine campagne Notre convoi-prison demeura sur place toute la journée du 9 août, sans que nous fussions autorisés à en sortir. Vers 19 h le convoi partit en direction de VILLEFRANCHE-sur-CHER, via MONTRICHARD, SELLES. Après être demeurés la majeure partie de la journée du 10 août sur une voie de garage à VILLEFRANCHE (80 km de la VILLE-aux-DAMES) , nous atteignîmes cependant VIERZON (25 km plus loin) dans la soirée du même jour. Au cours de la journée du vendredi 11, le convoi passa à BOURGES, en direction de MOULINS, via NERONDE, SAINCAIZE. Mais vers16 h, peu après être passé à BENGY (donc avant NERONDES), le convoi s'arrêta en pleine campagne ; je crus comprendre que cet arrêt était motivé par l'échauffement d'un essieu et qu'il fallait extraire un wagon du convoi. Ce fut peut-être à cause d'une redistribution des wagonnées que la nôtre fut sortie et conduite dans un chemin creux, sous la garde de nos geôliers, nous y demeurâmes une heure environ. Ce fut une occasion de découvrir l'existence de disciplinaires allemands, eux aussi extraits de leur prison roulante ; il y avait parmi eux un beau gaillard, fers aux chevilles et aux mains ; il y avait aussi une belle blonde, passablement élégante dans son uniforme de "souris grise". Nous réintégrâmes notre wagon, sans aucun changement. Et le convoi repartit vers MOULINS où nous arrivâmes vers 18 h. En gare de MOULINS, la Croix Rouge ou le Secours National, nous attendait, ayant préparé à notre intention des plats chauds, notamment un excellent ragoût. L'une des serveuses, une jeune fille distinguée, aux gestes décides, voulut monter dans le wagon pour faire la distribution; le corps de garde, BISKUPP en tête, s'y opposa. Mais la jeune fille nullement intimidée s'accrocha au battant et réussit à se hisser, suivie de la grosse gamelle, sans que nos geôliers osassent porter la main - ou la crosse - sur cette résolue petite femme. Son acte courageux demeure bien gravé dans ma mémoire. Le jeune DUPOUEY (blessure en séton dans le dos) bénéficia des soins de la Croix-Rouge, sans que je puisse me rappeler si ceux-ci lui furent donnés sur le quai ou dans le wagon. J'avais subtilisé au poste de garde une boîte d'allumettes, vide, dans laquelle j'avais inséré un message à l'adresse de l’Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées de MOULINS, pour qu'il avise ma femme de mon passage. Quand le convoi s'ébranla, je me mis à la lucarne et faisant signe à un employé de la S.N.C.F.; je lui montrai la boîte, que je jetais ensuite sur le quai. Je vis l'employé ramasser la boîte d'un air entendu, cependant mon message ne fut pas transmis (ce message avait été écrit le crayon du banc de LUYNES).
Dans
la matinée du samedi 12 août, nous arrivâmes de très bonne heure à
DIGOIN; avant d'entrer en gare le convoi s'arrêta en bordure d'un petit
canal (que je pense avoir identifié plus tard comme étant le canal du
Bourbince, sorte de rigole d'alimentation). Là encore, nous fûmes autorisés
à sortir, à franchir le chemin cycliste, intercalé entre la voie et le
canal, et à nous y laver. Quelques habitants, nous remarquèrent et après
quelques heures, le Secours National vint encore nous ravitailler. Nous quittâmes DIGOIN vers 16 h e nous continuâmes vers Paray-le-Monial et Montceau-les-Mines. Le dimanche 13 août, nous arrivâmes à BEAUNE, où nous séjournâmes assez longtemps pour que s'y produisit un événement trop exceptionnel pour que je ne le relate pas succinctement, bien que je ne l'eusse connu que par ouï-dire, il y eut une évasion ! Voici comment. Avant d'entrer en gare il y eut un long arrêt en dehors de l'agglomération. Trois prisonniers d'un autre wagon furent alors autorisés à se rendre, sous la surveillance d'un geôlier, vers un groupe de maisons peu éloignées; je n'ai jamais su au juste pour quel motif. Ils en revinrent, mais la cause du déplacement impliquait qu'ils y retournassent. Ils y retournèrent, en effet, accompagnés du même geôlier, mais cette fois ils disparurent emportés dans la voiture d'un médecin.' En gare de BEAUNE, nous vîmes défiler, en sens contraire de notre convoi, un train sanitaire rapatriant des grands blessés ou malades. Au cours des manœuvres de départ, notre wagon demeura assez longtemps devant un niveau et le long de la barrière, gardée par des soldats allemands, beaucoup de Beaunois nous regardaient. Je vis alors une femme quitter le premier rang, courir à une boulangerie voisine et en revenir avec une grosse miche. Elle voulut franchir la barrière et les soldats de garde ne semblaient pas devoir s'y opposer, quand intervint un petit pète-sec de forestier (identifiable par son uniforme) qui interdit à la femme d'avancer vers nous; alors je vis celle-ci éclater en sanglots. De ce visage inconnu, ruisselant de larmes de pitié à notre adresse, je garderai toujours le souvenir. Notre convoi demeura en gare de BEAUNE toute la nuit du 13-14 août et ne se mit en marche vers DIJON que sur le coup de 9 heures. Notre arrivée à DIJON n'avait rien de rassurant, car la veille il y avait eu un bombardement intense des voies dont es effets n'étaient que trop visibles. Là, je bénéficiai du réconfort moral et matériel de mes camarades COQUAND et CUENOT. Pendant notre séjour en gare de DIJON, que nous ne quittâmes que vers 16 h, il y eut alerte et bombardement de l'aérodrome, mais sans trop d'angoisse pour nous, car le convoi avait été remisé sous le tunnel. . Puis le convoi continua vers DOLE via AUXONNE.
Le
soir du 14 août au moment de quitter DOLE, notre poste de garde fut mis en
état d'alerte, tous, fusil à la main, semblant attendre une attaque. Le
train marchait très: lentement car, après avoir rebroussé sur AUXONNE,
il dut emprunter la ligne AUXONNE-GRAT, voie transversale pour trains de
marchandises, avant d'atteindre à GRAY, la grande ligne de PARIS-BELFORT.
Mais il ne se passa rien. Plus le train progressait vers l'est et plus je regardais avidement le paysage pour emporter une dernière vision de mon pays. Via VESOUL, LURE, RONCHAMP, nous arrivâmes le 15 août vers 10 h à Belfort, après un parcours ferroviaire de 900 km environ; rassemblés sur le quai, nous fûmes conduits à la caserne-prison du fort HATRY. De notre sortie du wagon à l'entrée au fort, il ne s'écoula pas 20 minutes ; le convoi avait été arrêté le long d'un quai d'embarquement qui dut servir à la troupe en août 1944 une rampe à gravir, une passerelle à franchir au-dessus de la tranchée de la voie, et nous étions à nouveau incarcérés. Si BELFORT devint le terminus pour quelques-uns d'entre nous, libérés les 25-26 août, la grande majorité reprit le train le 29 août 1944 à destination de HAMBOURG, NEUENGAMME, et pour la plupart de ceux-là, cet ultime parcours fut bien celui de leur Grand Voyage. Dans la gare de Langeais fut apposée le 7 août 1949 une plaque commémorative pour rappeler que "Dans cette gare, l'aviation alliée mitrailla un train nazi les 6 et 7 août 1944 ; l'opération coûta la vie à 19 militaires des Nations alliées et déportés politiques ; elle permit l'évasion de plusieurs centaines d' entre eux .... Le chiffre indiqué des victimes paraît surprenant ; peut-être ne comprend-t-il pas celles tuées par les Allemands, comme l'héroïque Agnès de NANTEUIL Nicolas Marcel août 1965 |
06/07/2023