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Pour enrichir la mémoire du passé, nous recherchons des témoignages ou des documents  sur la Résistance en Ille-et-Vilaine

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Liste des témoignages

Témoignage de  Marcel NICOLAS

Ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées du département de Loire-Inférieure.

Ce témoignage est très riche d'enseignements. Il apporte un éclairage complémentaire à l'histoire de ce convoi

 

LE  DERNIER  TRAIN
 

1.   LA FAYETTE, les voilà !
2.   La mise en wagons
3.   Le départ
4.   L'assassinat de Prudent THOMAS
5.   Langeais, la boucherie
6.   Deux étapes  à pied

7.   Idylle en bord de Loire
8.   La Ville-aux-Dames, l'abreuvoir
9.   Une détente en pleine campagne
10. Une crâne moulinoise
11. Beaune-les-Dames
12. Alerte   au maquis

 

 De  tout ce  qui  est relaté  ci-après, il n'est  rien qui n'ait  été vu ou entendu directement par celui  qui écrit ce récit.

Bien que cette  relation soit rédigée en 1965  donc plus de 20 ans  après   les événements racontés,  je puis  garantir  l'authenticité  minutieuse  des  faits  évoqués  si  quelques uns me furent  remis en mémoire  par des  notes   succinctes  écrites en 1944  ou par  des   lettres  échangées  à  la même  époque  avec  des camarades,  tous les  autres  étaient demeurés et demeureront jusqu'à, mon dernier moment  de lucidité, toujours  présents  à mes  yeux, comme  à mes oreilles.

 LA FAYETTE, les voilà !

 Le 4 août 1944, les 4 occupants   (ABEL-DURAND, René DUBOIS, MOINARD et NICOLAS) de la cellule 10 furent quelque peu inquiets, d'abord de ne pas recevoir leur pitance matinale,  du café  avec un morceau de pain, encore plus de ne pas entendre le brouhaha habituel dans le couloir de leur prison,la prison "LA  FAYETTE"  à NANTES. Tendant l'oreille,  avec  l'espoir d'entendre enfin le bruit  du canon, ils interprétaient ce silence comme un prémice d'une délivrance imminente. Mais vers une heure, que  j'estime avoir été  9 h30  (aucun de nous n'avait de montre et nous n'entendions ni ne voyions aucune horloge), un de nos geôliers l'obergefreite   BISKUPP, ouvrit la porte et nouscria de nous tenir prêts à partir, et notamment de  ramasser tous nos objets en mettant ceux-ci en ballot dans nos couvertures.

Cette dernière recommandation nous  rassura un peu sur le but  de cet  ordre, car nous nous dîmes que  si nous devions emporter nos bagages, c'est que, un autre sort nous était réservé que celui du peloton d'exécution.

Le  docteur René  DUBOIS avait reçu  la veille de sa femme un colis de ravitaillement (boîtes de sardines et savons) particulièrement abondant, si abondant qu'il  ne  pouvait  tout emballer dans   sa couverture ;  nous décidâmes donc de mettre en commun toutes nos provisions, ce qui  nous  fut une raison de plus de nous efforcer d'éviter toute séparation, toute dislocation, du quatuor  formé dans l'intimité cellulaire.

Je  me  souviens avoir pu à ce  moment  rédiger à l'adresse de ma femme un message d'adieu en pointillant  celui-ci avec une  épingle sur un morceau de carton que je laissais dans la cellule.

C'est vers 10 h que nous sortîmes enfin de notre cellule, pour gagner la cour de la prison, par des couloirs  où étaient  postés de 2 m en 2 m de jeunes soldats (jeunes  car ils paraissaient  âgés  de  20 à 25 ans, ce qui contrastait avec nos geôliers qui, physiquement étaient plutôt des déchets de leur armée); ces soldats, au visage énergique, avaient tous le pistolet au poing et grenades à la ceinture. Et avant d'atteindre la cour nous défilâmes devant des gendarmes français, consternés.

Dans la cour nous attendaient deux camions-fourgons, de la maison DROUIN Frères, conduits  par des chauffeurs français.

Je me fis alors la réflexion que ce serait au moins une fourniture aux Allemands,dont on ne pourrait imputer la responsabilité à l'Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, bénéficiaire de ce transport.

Le choix de ces camions-fourgons comme camions cellulaires était judicieux car, une fois fermés les deux battants de la porte arrière, il n'y avait plus aucune ouverture sur l'extérieur.

Parmi les prisonniers amenés des  autres ellules, j'eus la consolation de  retrouver mon camarade BAILLY; immédiatement je l'adjoignis en pensée  à notre quatuor avec la ferme intention de ne plus nous séparer. 

La  mise   en wagons

 Les  camions nous déposèrent  en gare de NANTES, le long d'une voie de garage où étaient alignés des wagons à bestiaux. Malgré tous nos efforts pour demeurer groupés, la bousculade sous les vociférations de  certains de nos geôliers particulièrement excités, ou inquiets, nous sépara et nous nous trouvâmes (BAILLY, MOINARD et NICOLAS) enfournés dans un autre, wagon que celui d'ABEL-DURAND et de DUBOIS.

 Dans le wagon les prisonniers étaient répartis en deux groupes (2 x 18) tassés, de part et d'autre de la partie centrale, celle  correspondant aux doubles portes glissières, laquelle était réservée au corps de garde. Ce corps de garde était constitué par 4 de nos geôliers (l’adjudant chef Joseph SCHLIERF, le sergent HOLSCHER,le sergent Elie GROSSCHUPP et l'Obergefreite Gerhardt  BISKUPP) auxquels était adjoint un renfort de quatre soldats, savoir deux sous-officiers disciplinaires, tirés de la prison militaire allemande et transformés en garde-chiourmes et deux jeunes soldats convalescents, l'un de la D.C.A.., l'autre un sous-marinier.

Ayant pu juger par la suite ces personnages, je  précise ce qu'ils étaient.

 L'adjudant   SCHLIERF était parfaitement abruti,  ne prononçant pas une parole, ne donnant jamais un ordre.

Le sergent HOLSCHER parlait très peu, ne prenait jamais l'initiative d'une interdiction ou d'une brimade; il aurait été humain,  peut-être compatissant dans une autre ambiance.

 Le sergent GROSSCHUPP, originaire de laSaxe était un petit paysan courtaud, trapu, à tête carrée, ancien combattant de la guerre 14-18, il était très méchant, très brutal, mais encore plus bête. Il était  animé d'un moral militaire très élevé, ainsi  que me le prouva l'incident suivant. Un jour que je parlais avec le jeune matelot sous-marinier, lui demandant si,au cours de ses missions, il avait pu jouir du soleil des Caraïbes, où il me disait avoir été,le sergent GROSSCHUPP lui décocha un coup de  pied en lui enjoignant de ne  pas parler des secrets de la guerre ! 

L’Obergefreite BISKUPP, grand, mince, élancé, presque élégant, avait un visage fin et régulier, mais ses lèvres minces et  ses yeux extraordinaires exprimaient d'une façon impressionnante une cruauté sadique. Il était intelligent et même spirituel, ce qui rendait plus odieuses ses remarques injurieuses à notre égard, sur nos odeurs d'hommes mal lavés notamment. Originaire de la Haute-Silésie, parlant le russe et le polonais, il portait l'insigne d'interprète. A l'encontre de ses camarades, il ne portait pas son pistolet dans une gaine de cuir à la ceinture, mais directement dans une poche spécialement aménagée sur le devant de sa culotte.

Ayant  appris la qualité du Docteur DUBOIS, il  lui  montra un jour, en cellule, un certificat médical qui le déclarait inapte au front; il nous expliqua en riant, qu'il gardait précieusement sur son cœur ce papier attestant qu'il avait une maladie de cœur et auquel il attachait d'autant plus de prix qu'il ne paraissait guère assuré qu'une nouvelle épreuve médicale le dispenserait des épreuves du front.

Nous étions environ vingt par tiers de wagon, le tiers central étant celui des geôliers dont  nous  séparait des fils de fer tendus en travers du wagon, constituant  plus une démarcation de principe  qu'une barrière. J'eus la chance avec BAILLY et MOINARD d'être dans le bon tiers, c'est-à-dire celui ne contenant pas la tinette, constituée par un fût métallique de 1 m.de  haut environ. Le  service de la vidange, consistant à déverser le contenu dans un WC. de gare, était assuré par quatre Hollandais (trois  condamnés de  droit commun et un politique) ne parlant pas un mot de français, ce qui était une petite garantie contre un risque de leur évasion.

Dans, ce bon tiers se trouvaient aussi le colonel VITRA (en retraite, de  Blain), Roger DEVAIS  (de  Carquefou), le jeune Georges DELORCHE (qui  avait réussi avait à subtiliser sa montre aux fouilles). MONNERET (un boucher de St-Joseph, le  jeune DUPOUAY qui  avait dans  le  dos une blessure en séton (ayant été atteint au cours d'une  rafle). Le  jeune AUFPRAY  (de  Châteaubriant), dont la mère et la sœur étaient dans un wagon voisin  "dames  seules" et un jeune homme (OLIVIER qui pleurait doucement quand il parlait de sa femme).

Nous avions aussi un jeune camarade - dont je ne me rappelle plus le nom -  tuberculeux ayant eu un pneumothorax; il arguait de son état de faiblesse pour réclamer des portions renforcées. 

Dans le tiers odorant se trouvaient l'Administrateu de la marine  Prudent THOMAS (de St-Nazaire), l'instituteur GIRARD  (du  Temple) et RIOU, un cultivateur en sabots(de  St-Etienne-de- Montluc, père  de 7 enfants. 

En raison de  notre entassement, il  nous était difficile d'être tous allongés, à moins d'entrecroiser nos jambes les unes  sur les autres. Il n'y avait pas de paille et cela nous évita les  parasites. 

Une fois les wagons remplis, le convoi fut amené en gare de Nantes, le long d'un quai  à voyageurs. La baie étant largement ouverte, je m'étais mis à proximité d'un montant, guettant  parmi les  civils qui  circulaient (dames du Secours National et de la Croix-Rouge, employés de la S.N.C.F.)  la silhouette de ma femme. 

J'eus d'abord la tristesse de voir passer un jeune camarade, ingénieur de la S.N.C.F. Qui bien que me connaissant parfaitement, feignit de ne pas me voir. 

Ma femme  ne parut que vers 16 h 30,  n'ayant appris que très tardivement et incidemment notre  transfert de la prison à la gare ;  il en fut d'ailleurs de même pour Madame ABEL-DURAND, qui ne  dut  qu'à ma femme d'être  alertée. 

 Ma femme demeura près du wagon, admise à parler avec moi, mais non à m'embrasser. Elle put ainsi me transmettre le message rassurant d'une dame de la Croix Rouge; la présence de chefs du maquis dans le convoi était une garantie de notre délivrance. 

RIOU demanda que ma femme alla prévenir la sienne, dans le wagon "Dames  seules" voisin, qu'il était dans son voisinage ; cette démarche ne fut pas autorisée par notre corps de garde, notamment par BISKUPP. 

Sur le quai allait et venait un officier allemand de haute stature, au crâne rasé et ressemblant à « MUSSOLINI"; aucun d'entre nous n'avait jamais vu ce personnage, qui paraissait être le chef de tous les autres Allemands présents;| à ma femme qui demandait l'heure probable du départ, "MUSSOLINI" spontanément lui assura qu'elle avait le temps d'aller me chercher des vêtements plus chauds, ce qu'elle fit aussitôt. Elle revint en compagnie de mon adjoint, l'Ingénieur en Chef  TRUET. Je  pus alors changer de vêtements et distribuer ceux que j'enlevais à des camarades plus infortunés. Mais n'ayant ni ceinture, ni bretelles (confisquées à l'entrée en prison), ce fut l'aimable Monsieur TRUET, qui se dégarnit de bretelles sur-le-champ, demeurant sur le quai en compagnie de ma femme et en soutenant son pantalon. 

Ma femme et Monsieur TRUET avaient aussi apporté beaucoup de provisions, dont du raisin ;  ce dernier fut très apprécié du corps de garde, qui en confisqua les trois quarts à son usage.

Au moment du départ du train, je voulus embrasser ma femme, il ne fallait pour cela que je m'approche complètement de  la porte et que j'abaisse ma tête au ras du plancher. BISKUPP s'y opposa, mais "MUSSOLINI" intervint et nous accorda cette  faveur.

 Jusqu'à  l'instant du départ, nous demeurâmes ma femme et moi sans parler, nous regardant  intensément, comme seuls peuvent le  faire deux êtres qui  s'aiment, mais  conscients que l'un d'eux part pour le Grand Voyage.

 Le Départ

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C'est vers 19 h que commença ce grand voyage.

Le  convoi prit la  direction de SEGRÉ, via ST-MARS-la-JAILLE et CANDÉ.  Grâce à mon camarade BAILLY, alors  inspecteur principal de l'exploitation à la  S.N.C.F.  Pour la région Ouest, je pus, tant que nous fûmes à l'Ouest, déterminer aisément notre itinéraire. La présence de ce camarade me révéla aussi l'extraordinaire solidarité des cheminots, dont tout notre wagon bénéficia par ricochet. En effet, à peine étions nous arrêtés dans une gare, que notre wagon immédiatement repéré, était visité par des cheminots venant apporter ravitaillement et réconfort à leur camarade; on peut dire que notre convoi était non pas suivi, mais précédé, à la trace, par toute la S.N.C.F. 

Le samedi matin 5 août, en pleine  nuit, nous atteignîmes SEGRÉ, où nous  stationnâmes  longtemps pour en partir au petit jour, après avoir fait plusieurs manœuvres. 

A quelques kilomètres avant n'atteindre  ANGERS, notre convoi s'arrêta  à La MEMBROLLE-sur-LONGUENÉE où  la population, assistée de la Croix-Rouge  et du Secours National, nous apporta notre premier ravitaillement, Notre wagon hérita  ainsi de deux grands paniers qui nous  tinrent  lieu de garde-manger pendant le reste du voyage. Par la suite nous fûmes constamment et amplement ravitaillés de l'extérieur, ce qui n'était pas pour déplaire à nos geôliers qui, malgré leurs prélèvements, nous laissaient encore un ravitaillement suffisant. Heureusement, car je me souviens de n'avoir au cours de ce voyage perçu qu'une seule fois un ravitaillement fourni par les Allemands, ravitaillement dont personne n'eut cure, tant il  nous parut famélique. Je me souviens notamment d'une maigre galette sèche en guise de pain ! 

C'est aussi à La MEMBROLLE que nous défilâmes devant un autre convoi, ayant la même apparence que le nôtre. 

Les portes entrouvertes de certains wagons laissaient voir des civils dans le même état que nous, tandis qu'aux lucarnes d'aération d'autres wagons complètement fermés se montraient des visages de soldats, des prisonniers de guerre. Je  ne sais si c'est là, ou à ANGERS, que les deux  convois furent réunis en un seul. 

Nous arrivâmes à ANGERS vers midi le 5 août. 

Nous  avions  alors parcouru  100 kilomètres  (NANTES, SEGRÉ 64 et SEGRÉ ANGERS,  36). A ANGERS, le  chef de gare, dûment alerté par celui de La-MEMBROLLE, apporta à mon camarade BAILLY un pantalon et une solide paire de chaussures. 

Durant notre arrêt dans cette gare, je pus voir sur un pont-route de nombreux camions et  voitures allemandes emportant des  infirmières allemandes). Encore dans leurs uniformes de travail notamment avec leurs coiffes blanches, ce qui me parut être l'indice d'un départ précipité.

Le convoi quitta ANGERS vers 16 heures et arriva à SAUMUR (44  km) vers 22 heures, pour, de là, s'engager sur la voie  menant à LA- FLECHE. 

L'assassinat  de   Prudent   THOMAS

 Je ne dormais pas ; il y avait un beau clair de lune, nos geôliers, ayant un peu trop apprécié les crûs de SAUMUR, cuvaient  leur vin. L'un d'eux, le sergent HOLSCHER, censé tenir la garde, laissa même échapper son fusil à un endroit où le convoi essoufflé marquait un arrêt en pleine campagne, ou mieux en pleine forêt. Le train marchait si doucement que j'étais obsédé par la tentation d'enjamber HOLSCHER, de sauter et de m'enfuir à travers les bois. Mes camarades dormaient, écrasés de fatigue et de chaleur. D'après ce que me dit alors BAILLY, notre convoi devait approcher de la bifurcation de LONGUE.

 Vers 4 h du matin, le train dut encore stopper en pleine campagne, probablement pour permettre à la locomotive de refaire de la vapeur avant de franchir une rampe.

 Ce fut alors que  l'administrateur de la Marine, Prudent THOMAS, s'adressa à moi pour que je   traduise  au geôlier  de garde sa demande d'être  autorisée à aller s'asseoir sur la tinette. (Celle-ci à SAUMUR, avait été transférée de mon côté). Après  la vocifération attendue, P.  THOMAS fut  autorisé à descendre  hors du wagon et  à s'installer en contrebas du marchepied.  Au  lieu d'user  de  cette  faveur  exceptionnelle,  THOMAS enjamba  les gardiens assoupis et après avoir  marché  sur  les autres camarades  atteignit  la tinette. II s'apprêtait  à  se déculotter,  malgré  mes  objurgations  d'aller dehors, quand  le geôlier l'aperçût et furieux,  lui intima l'ordre de  regagner sa place   immédiatement, ce qui fut fait, en provoquant un nouveau  tumulte  chez les dormeurs entremêlés  et dans le corps de garde. 

L'assoupissement revint dans le wagon, jusqu'au moment où THOMAS, n'y tenant plus, me demanda d'intervenir à nouveau auprès du geôlier de garde, en déclarant que cette fois il acceptait d'aller dehors. Ce qui lui fut accordé, après de nouvelles injures, et THOMAS satisfit  ses  besoins au bas  de l'ouverture,  avec  le fusil du geôlier braqué  sur  lui à bout portant.  THOMAS remonta péniblement en se  reculottant et, comme le geôlier le houspillait, je l'entendis protester qu'il était  impotent, qu'il  avait eu une fracture du bassin. 

Le silence revint et tous semblaient de nouveau endormis ou assoupis, quand soudain THOMAS, qui était au fond du wagon,  se dressa et se mit à hurler "Sortez-les, ils veulent nous  assassiner …."

De ma place, juste en bordure au corps de garde, j'assistai alors à un hallucinant spectacle d'ombres chinoises. Les  voisins  immédiats de THOMAS s'agrippaient à lui et s'efforçaient de le retenir, les autres, des jeunes en majorité, tirés en sursaut de  leur  torpeur, s'affolaient, d'autant plus que les hommes du corps de  garde avaient empoigné leurs fusils et frappaient à tort  et à travers à coups de  crosse. D'autres, empoignant  leurs grenades à manche s'en servaient comme d'une massue. 

Je criai à mes camarades de ne pas bouger, de demeurer accroupis, qu'il s'agissait d'un cauchemar; grâce à cela, la rossée fut limitée à un seul côté du wagon. 

THOMAS qui continuait à hurler, fut abattu à coups de crosse  sur le plancher et je l'entendis  supplier "Pitié, épargnez-moi".  La confusion dans les deux tiers du wagon devint telle que je vis un de nos geôliers empoigner par le col un jeune soldat de  renfort et lui marteler la tête à coups de grenade-massue. Le jeune soldat eut une blessure au front et son assommeur  (GROSSGHUPP) expliqua plus tard  piteusement sa méprise en alléguant qu'il avait voulu empêcher la fuite de son camarade pris de  frayeur. Le  tumulte avait alerté les autres wagons et du renfort, dont un gros chien policier, arriva. Le geôlier chef,  Nicolas WRANKEN, apporta un casque plein de  menottes. THOMAS relevé, le visage en  sang, fut désigne comme le  principal perturbateur. On voulut lui passer les menottes; il supplia alors qu'on lui donna à boire, puis il se débattit contre la mise des menottes bien que je lui conseillasse de se laisser faire. II protestait "Vous voyez bien que je  suis un homme  faible, sans  défense", ce qui était sans effet, puisque eux qui le malmenaient ne comprenaient pas ce qu'il disait (Nicolas  WRANKEN, le  Messin, n'était pas monte dans le wagon). L'instituteur GIRARD fut lui aussi pourvu de menottes.  Finalement THOMAS fut poussé hors du wagon, à coups de crosse, notamment par BISKUPP. Sitôt après, j'entendis  THOMAS crier : "Arrêtez-le, il veut m'assassiner", puis un coup de pistolet et un  "Aaah", un deuxième coup de pistolet, et après quelques minutes encore un troisième coup. 

Alors, l'Obergefreite  BISKUPP GEHRARDT remonta dans  le wagon et donna  son pistolet  à un jeune  soldat pour qu'il le nettoie. Quelques instants plus  tard, nous  entendîmes creuser la terre, quelque  part, le  long de la voie ferrée  SAUMUR-LA  FLECHE, dans la section VIVY-LONGUE, à gauche  en marchant vers  LA- FLECHE.

Ainsi fut assassiné le 6 août 1944, vers 4 h 30, Prudent THOMAS, Administrateur en Chef de la Marine, à St-Nazaire. 

Après le drame j'entendis les geôliers faire leur rapport à l'adjudant chef; pour se donner du mérite, ils alléguèrent qu'il s'était agi d'une "abgemachte Sache, d'une Meuterei"  (affaire concertée, mutinerie). Je  protestai qu'il ne s'était agi que d'un cauchemar, ou d'un coup de folie ; il me fut enjoint "Maul  zu" (ferme  ta gueule). 

En raison de l'aggravation du régime de surveillance et de brimades dont nous devenions menacés, je demandai en vain, dès  notre retour à SAUMUR de m'en expliquer avec le capitaine commandant le convoi.Charles Schlagdenhaufen, dit "Charly"

A cette occasion je m'adressai à un jeune geôlier d'un wagon voisin et qui paraissait comprendre très bien le français, mais il affecta de me parler en allemand. J'appris alors qu'il était alsacien et se nommait SCHLAGDENHAUFEN,  ce  qui était précisément le  nom d'une  famille alsacienne de mes amis. (Ce geôlier,  plus connu sous le  nom de Charlie, joua plus  tard,   avec Nicolas WRANKEN, un grand rôle dans la libération,  in extremis5 de beaucoup d'entre  nous).

D'après  ce  que  raconta plus  tard   l'instituteur  GIRARD, voisin de THOMAS,  ce  malheureux  lui   aurait confié  qu'il  avait surpris une conversation  (lui  qui  ne  comprenait  pas  l'allemand)  entre  les  quatre  Hollandais et  nos geôliers, qu'il fallait  nous  méfier des Hollandais  (de pauvres  loques  humaines), car  un complot se traînait entre eux et  les Allemands contre nous,  

 

Langeais, la boucherie

 Après avoir rebroussé sur SAUMUR, où nous arrivâmes dans la matinée du dimanche 6 août, le convoi repartit en direction de  TOURS,  via LANGEAIS, où nous arrivâmes vers 14 h. Le  convoi  demeura garé  su  une  voie  à  proximité  de  la gare, en bordure  d'un chemin vicinal, et non loin de la Loire. 

Le temps était splendide, chaud et ensoleillé ; la population de LANGEAIS vint nous voir et nop38.jpg (21050 octets)us  jeter des cigarettes. Malheureusement pour notre wagon de "terroristes", la  porte était à peine entrouverte et c'était surtout par les ouvertures grillagées de notre wagon à bestiaux que nous pouvions voir le spectacle et goûter  amèrement le contraste entre notre situation et celle de ces gens libres, avec les dames en belles toilettes blanches du dimanche. 

Des bonnes sœurs s’apprêtaient à distribuer des douceurs aux "voyageurs", quand soudain, vers 17 h, il y eut une panique. J'entendis et je vis s'avancer vers nous, au-dessus de la Loire, à moins de 300 m de hauteur, 2 groupes de trois avions anglais (reconnaissables à leurs  cocardes). 

Immédiatement nos portes furent fermées, tout le corps de garde se   précipitant dehors, fusil au poing, le long d'un petit mur les  abritant, en ce sens qu'ils n'auraient pu être atteints que par des balles ayant   perforé ce mur. J'entendis alors les cris affolés de nos visiteurs,  notamment une voix de femme criant; "Sauvons-nous, ça va être une  boucherie". 

Ce dut être une boucherie, si j'en juge par les cris et les gémissements  de ceux qui  furent atteints parla double mitraillade ; je dis, double, car  les deux passes au-dessus de cette proie facile, sans  défense   antiaérienne. Dans notre wagon, nous nous étions affalés,   recroquevillés les uns contre  les autres, serrant au-dessus de nous nos maigres baluchons, protections dérisoires. Le wagon ne fut pas atteint. 

Avant que les portes fussent rouvertes, j'entendis la voix hoquetant d'un jeune homme, qui expliquait, en mauvais allemand, qu'il avait déjà été   passer quelques mois  en Allemagne; je pense qu'il devait s'agir d'un jeune visiteur que les soldats allemands avaient dû trouver trop curieux.  Je  ne crois  pas qu'il  fut incorporé dans notre convoi, car nous aurions retrouvé sa trace  par la suite. 

Une fois les avions partis, les portes furent rouvertes et nous pûmes voir  les bonnes sœurs s'affairant autour de brancards ensanglantés. Le  geôlier BISKUPP reparut, haletant, tout pâle d'une course, que je   l'entendis raconter, après des fuyards, mais comme il ne donna pas son fusil à nettoyer, j'en conclus que  ce vaillant chasseur cardiaque avait  été  bredouille.

Après cette  mitraillade nous nous sentîmes rassurés tant que se  prolongerait notre séjour sur cette voie de garage. Nous   pensions, en effet, que dûment prévenus par  la Résistance, les aviateurs anglais ne renouvèleraient pas leur méprise. 

Ce séjour de détente morale, si j'ose dire, se prolongea jusqu'au  lendemain (lundi 7 août 1944) vers 15 h.  A ce moment, nous reçûmes  l'ordre de sauter hors du wagon, avec nos baluchons à peine la moitié d'entre nous étaient-ils déjà dehors, que soudain reparurent les six  avions. Réenfournés, recadenassés, le même scénario se déroula exactement  comme la veille, en doublé. Pourtant, avant de réintégrer   le  wagon, je pus voir le spectacle étonnant d'un grand noir dégingandé, prisonnier de guerre américain, debout sur le toit d'un wagon et agitant désespérément et vainement un drap blanc. 

Comment  avait-il pu sortir de son wagon (peut-être en défonçant le  plancher ?) Comment s'était-il  procuré un drap ? 

Bien que ce soldat, à demi évadé, fut une cible facile pour les Allemands,  ceux-ci  s'abstinrent, au moins sur le moment, de l'abattre,   espérant probablement que son geste audacieux leur épargnerait une  nouvelle séance de mitraillage. Les cris, les gémissements, les plaintes  se  firent entendre de nouveau. Notre wagon fut encore épargné. 

Les avions une fois partis, nous pûmes enfin sortir. D'un wagon "Dames seules", voisin du nôtre, je vis sortir des prisonnières de la prison de NANTES. Je ne pus m'empêcher d'adresser un geste d'amitié et d'encouragement à deux d'entre elles, que  je  sus plus tard être Madame et Mademoiselle AUFFRAY. En même temps qu'elles, je vis  sortir leur  geôlière, la Rosa de la prison de NANTES ; elle  avait le visage bouleversé et même couvert de larmes, qui me parurent être la conséquence  d'une crise  nerveuse. Il  n'était plus question pour elle de crier des "Maul  zu" à ses prisonnières, quand elles tournaient en rond  dans la cour de la prison !   

Deux étapes  à pied 

Tous  les  prisonniers  hommes de  la prison de NANTES formèrent  un groupe d'une centaine. Encadres par  tous nos  geôliers nantais et leurs   soldats de renfort, nous partîmes à pied. Il devait  être 18 h environ.

 Après un parcours de 13 kilomètres, par  la R.N.152 puis la GC 76,  passant par le village de Cinq-Mars, nous arrivâmes à Luynes. Là nous  fûmes  parqués dans la salle de  la mairie, garnis de quelques bancs. Je  me rappelle un incident étrange ; sur un banc, dans un coin éloigné  de   la  salle, je trouvai, bien en évidence, un crayon et une  feuille de  papier blanc. J'y inscrivis  sommairement toutes les péripéties de notre  voyage,   avec  la liste des camarades, pour qu'on prévienne leurs familles et  le  papier fut laissé en place, à l'intention de ceux qui avaient eu l'idée de  le mettre à notre disposition. 

D'ailleurs  nous eûmes une autre possibilité d'entrer en communication avec la population. Quelques fenêtres ayant dû être  laissées ouvertes,  en raison de la chaleur, les femmes de Luynes, mais non les hommes, furent autorisées à s'approcher d'une fenêtre et à nous procurer du ravitaillement. Bien entendu, nous leur communiquâmes le  plus possible de renseignements sur nos identités. 

Je  dois préciser  que déjà, lors de la traversée du village de Cinq-Mars, la  population ne s'était pas fait faute de nous ravitailler en fruits et en bouteilles de vin (peut-être un peu trop). Je vois encore le camarade  AUVRAY, un titi parisien, qui  était un peu déséquilibré  par sa charge  de  bouteilles. 

Certains d'entre nous commencèrent à s'inquiéter d'une perte de  maîtrise  de nos réflexes; nous craignions surtout que nos geôliers  interdisent toute  communication avec nos généreux ravitailleurs. 

Pour prévenir cette défense, le camarade MOINARD, exhorta nos camarades  à modérer leur enthousiasme pour le petit vin des Côteaux.de la Loire et, d'accord avec nos geôliers, la  franchise de port  fut limitée  à une bouteille par individu. 

Bien entendu, au cours de cette réunion de plusieurs wagonnées, nous pûmes échanger nos impressions sur les événements que nous venions de vivre. C'est ainsi que nos autres camarades apprirent l'assassinat de Prudent THOMAS et nous tombâmes d'accord pour estimer à une trentaine le nombre des victimes, au cours de chacune des deux journées de Langeais. 

Nous fîmes aussi plus ample connaissance; c'est ainsi que je connus le marquis de COUE (de CARQUEFOU). 

Le lendemain matin 8 août, départ à pied de très bonne heure. 

A quelques kilomètres (un ou deux) de Luynes fut organisée, en contrebas de la route  (côté droit en marchant vers TOURS),  une halte  générale hygiénique. L'organisation fut assez curieuse ; autour de trois  ou quatre  arbres, une dizaine de prisonniers, accroupis en rond autour de l'arbre, étaient invités à profiter de ce qui nous parut être une   aubaine par rapport au régime de la tinette-wagon. 

A ce moment passa à bicyclette et sans s'arrêter une jeune fille ; celle-ci put d'autant moins douter de notre situation sociale, que certains  d'entre   nous la lui crièrent, un peu pour s'excuser du grotesque de notre tenue. 

Continuant notre  chemin, passant notamment par le hameau des Fallières,  nous fûmes combles d'offrandes par la population. Un cycliste,   marchant dans le même sens que nous, ralentit pour demeurer plus  longtemps à notre contact. Cela me permit de  lui faire connaître mon identité et de lui demander de prévenir, de mon arrivée imminente à  TOURS, mon camarade JAMBERT, Ingénieur en Chef des Ponts et  Chaussées. 

Idylle en bord de Loire

 Nous  fîmes halte  à 500 m environ en amont  du pont  du chemin de  fer de St-COME, à l'entrée de l'agglomération de ST-CYR, faubourg de TOURS. 

Notre groupe  fut installé  sur  la berge de la Loire, et aussitôt  beaucoup d'entre  nous en profitèrent pour se baigner sans avoir évidemment le  droit de s'éloigner de la rive.  II était bien tentant pour un bon nageur,   comme  je  le suis, de se laisser disparaître sous l'eau et de ne  reparaître que  beaucoup plus loin… mais  ce  beaucoup plus  loin n'aurait  pu être  que vers  le  pont du  chemin de fer fortement surveillé   par des sentinelles  allemandes, dont la vigilance se manifestait par des  coups de feu. 

La population féminine  de  St-CYR se hasarda un peu vers nous, au  sommet de la berge. Je fus alors témoin d'une ébauche d'idylle entre  une jeune fille et l'un de nous. Nous avions dans notre groupe deux  jeunes ouvriers de St-NAZAIRE, les frères  DUPONT (Jean et Roger).  En faisant leur connaissance, je  découvris que la politesse, la distinction,  la prévenance, la gentillesse  pouvaient aller de pair avec le  rude métier de chaudronnier. 

D'ailleurs ABEL DURAND et DUBOIS nous avaient vanté les qualités  morales de ces  jeunes gens, leurs camarades de wagon, et aussi d'un troisième  dont  je  ne me pardonne pas d'avoir oublié le nom. 

Quoi qu'il en soit, le charme juvénile des frères DUPONT, accentué  par   leur situation tragique, dut émouvoir  le cœur d'une jeune fille des  Fondettes. Celle-ci  ne quittait pas des yeux l'un des jeunes DUPONT,le comblant de prévenances, de gâteries. Un tel spectacle, me fit autant d'impression que ceux des jours précédents et demeure également gravé dans ma mémoire. 

La Ville-aux-Dames, l'abreuvoir

 Vers midi, on nous  fit monter dans des camions et,en traversant   TOURS, nous fûmes transportés sur la rive gauche de la Loire, à la Ville- aux-Dames, sorte de gare de triage à 8 km de TOURS. Là, nous fûmes parqués, par wagonnées, dans un long fossé ; notre wagonnée  était voisine  d'une  wagonnée de prisonniers anglais. II faisait une chaleur torride, et par groupes de 2 ou 3, nous fûmes autorisés à aller dans le jardin du gardien de passage à niveau, pour y puiser de l'eau fraîche  que  nous buvions à même le seau. Des prisonniers anglais  purent faire de même; nous nous rencontrions aux abords du puits,   mais sans échanger de paroles, notre condition de prisonniers civils ne   paraissait pas susciter le moindre intérêt de la part de ces soldats. A un moment il y eut un combat d'avions, ou peut-être seulement une manifestation de défense aérienne, car à moins de 500 m de nous, un avion, que je ne pus identifier, s'écrasa en flammes sur le sol.

Au cours de ce stationnement, en fossé,  on vint me chercher pour me  mener à un wagon où se tenait l'officier,  chef de tout le convoi. Mon camarade JAMBERT, Ingénieur en Chef à TOURS, était là avec  un ample approvisionnement (notamment, un superbe rôti). 

L'officier, le commandant  SCHMITT,  comme je  l'appris par la suite,   paraissait bien débonnaire, et n'était sûrement pas un professionnel du métier qu'on lui faisait faire. Il nous demanda de ne nous entretenir  qu'en allemand. A la fin de notre entretien, il me demanda si j'avais un désir, j'en profitai pour lui assurer que la "révolte" alléguée de THOMAS  n'avait été due qu'à un cauchemar, et lui demandai de faire atténuer le régime de représailles instauré contre notre wagonnée, et notamment de nous accorder une plus grande ouverture de.nos baies. Ainsi fut fait par la suite.  

Vers le soir, on nous fit monter, wagonnée par wagonnée, dans le  convoi ; je pus alors compte  le  nombre de  wagons ; il y en avait environ 80, moitié pour civils,  moitié  pour militaires. Nous devions donc former une  colonne  ferroviaire de 3.OOO prisonniers  environ. Les Allemands voulurent alors débarrasser GIRARD des menottes dont il était affublé; mais pour une raison que je ne m'explique pas, seule  une main put être dégagée et GIRARD nous montrait en riant le joli bracelet, souvenir indéfectible de la Gestapo.

Une détente en pleine campagne

 Notre  convoi-prison demeura  sur place  toute  la journée du 9 août,   sans  que  nous fussions autorisés à en sortir. Vers 19 h le convoi partit  en direction de VILLEFRANCHE-sur-CHER, via MONTRICHARD, SELLES. 

Après être demeurés la majeure partie de la journée du 10 août sur une voie de garage à VILLEFRANCHE (80 km de la VILLE-aux-DAMES) , nous atteignîmes cependant VIERZON (25 km plus loin) dans la  soirée du même jour. 

Au cours de  la journée du vendredi 11, le convoi passa à BOURGES, en direction de MOULINS, via NERONDE, SAINCAIZE. Mais vers16  h, peu après être passé à BENGY (donc avant NERONDES), le convoi  s'arrêta en pleine campagne ; je crus comprendre que cet arrêt était  motivé par l'échauffement d'un essieu et qu'il fallait extraire un wagon du convoi.

Ce  fut peut-être à cause d'une redistribution des wagonnées que la nôtre fut sortie et conduite dans un chemin creux, sous la garde de nos  geôliers, nous y demeurâmes une heure environ. Ce fut une occasion de  découvrir l'existence de  disciplinaires allemands, eux aussi extraits de   leur prison roulante ; il y avait parmi eux un beau gaillard, fers aux chevilles et aux mains ; il y  avait aussi une belle blonde, passablement  élégante dans son uniforme de "souris  grise". 

Nous réintégrâmes notre wagon, sans aucun changement. Et le convoi repartit vers MOULINS où nous arrivâmes vers 18  h.

 Une crâne moulinoise

 En gare  de  MOULINS, la Croix Rouge  ou le  Secours National, nous  attendait,  ayant préparé à notre  intention des plats chauds,   notamment un excellent ragoût. L'une des serveuses, une jeune fille  distinguée,  aux gestes décides, voulut monter dans le wagon pour faire  la distribution;  le  corps de garde, BISKUPP en tête, s'y  opposa. Mais  la  jeune fille nullement intimidée s'accrocha au battant et réussit à se  hisser, suivie de la grosse gamelle, sans que nos  geôliers osassent  porter la main - ou la crosse -  sur cette résolue petite  femme. Son acte courageux demeure bien gravé dans ma mémoire. 

Le jeune DUPOUEY (blessure en séton dans le dos) bénéficia des   soins  de la Croix-Rouge, sans que je puisse me rappeler si  ceux-ci   lui  furent donnés sur le quai ou dans le  wagon.

 J'avais  subtilisé  au  poste  de garde une boîte d'allumettes, vide, dans laquelle j'avais inséré un message à l'adresse de l’Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées de MOULINS, pour qu'il avise ma femme de mon passage. Quand le convoi s'ébranla, je me mis à la lucarne et  faisant  signe à un employé  de la S.N.C.F.;  je lui montrai la boîte, que je jetais ensuite  sur le quai. Je vis l'employé ramasser la boîte d'un air entendu, cependant mon message ne fut pas transmis (ce message  avait été écrit le crayon du banc de LUYNES).

 Dans la matinée du samedi 12 août, nous arrivâmes de très  bonne  heure à  DIGOIN;  avant d'entrer en gare  le convoi s'arrêta en bordure  d'un petit canal (que je pense avoir identifié plus tard comme étant  le  canal du Bourbince, sorte de rigole d'alimentation). Là encore, nous fûmes autorisés à sortir, à franchir le chemin cycliste,  intercalé  entre  la voie et le  canal, et à nous y  laver. Quelques habitants,  nous remarquèrent et  après  quelques  heures, le   Secours National vint encore nous ravitailler.
Agacés par  les lazzi et les ricanements moqueurs de la population, qui nous annonçait l'arrivée des Américains, nos geôliers  fermèrent les portes; mais alors nos lucarnes demeurées ouvertes, furent bombardées à coup de  poires,  projectiles succulents. En ce temps-là il n'y avait pas de Français pour dire " U.S.  go home"

Nous quittâmes DIGOIN vers 16 h e  nous continuâmes vers Paray-le-Monial et Montceau-les-Mines.

 Beaune-les-Dames

Le  dimanche  13  août,   nous  arrivâmes  à BEAUNE, où nous séjournâmes  assez  longtemps  pour  que  s'y produisit un événement trop exceptionnel pour que  je ne le relate  pas  succinctement, bien que   je  ne  l'eusse  connu que  par ouï-dire, il y eut  une évasion ! Voici  comment. Avant d'entrer en gare il y eut un long arrêt en dehors de   l'agglomération. Trois prisonniers d'un autre wagon furent alors  autorisés à se rendre, sous la surveillance d'un geôlier, vers un groupe  de maisons peu éloignées; je n'ai jamais su au juste pour quel motif. Ils en revinrent, mais la cause du déplacement impliquait qu'ils y retournassent. Ils y retournèrent, en effet, accompagnés du même  geôlier, mais cette  fois ils disparurent emportés dans la voiture d'un médecin.'

En gare  de  BEAUNE, nous vîmes défiler,  en sens contraire de  notre  convoi, un train sanitaire rapatriant des grands blessés ou malades.

Au cours des manœuvres de départ, notre wagon demeura assez   longtemps devant un niveau et le  long de la barrière, gardée par des  soldats allemands, beaucoup de Beaunois nous regardaient.

Je vis alors une femme quitter le premier rang, courir à une boulangerie voisine et en revenir avec une grosse miche. Elle  voulut franchir la  barrière et les soldats de garde ne semblaient pas devoir s'y opposer,   quand intervint un petit pète-sec de forestier (identifiable par son uniforme) qui interdit à la femme d'avancer vers nous; alors  je  vis celle-ci  éclater en sanglots. De  ce visage  inconnu, ruisselant de   larmes de pitié  à notre adresse, je garderai  toujours  le  souvenir.

Notre convoi demeura en gare de BEAUNE toute  la nuit du 13-14 août  et  ne  se mit en marche vers DIJON que  sur le coup de 9 heures.

Notre  arrivée à DIJON n'avait rien de rassurant, car la veille il y avait eu un bombardement intense des voies dont es effets n'étaient que trop visibles. Là, je bénéficiai du réconfort moral et matériel de mes camarades COQUAND et CUENOT.

 Pendant notre séjour en gare de DIJON, que nous ne quittâmes que vers 16 h, il y eut alerte et bombardement de l'aérodrome, mais sans  trop d'angoisse pour nous, car le convoi avait été remisé sous le tunnel.    .

Puis  le convoi continua vers DOLE via AUXONNE.

 Alerte   au maquis

 Le   soir du 14 août au moment de quitter DOLE, notre poste de garde fut mis en état d'alerte, tous, fusil à la main, semblant attendre une   attaque. Le train marchait très: lentement car,  après avoir rebroussé   sur  AUXONNE, il  dut emprunter la ligne  AUXONNE-GRAT, voie transversale pour trains de marchandises, avant d'atteindre à  GRAY, la grande ligne de PARIS-BELFORT. Mais il ne se passa  rien.

Au petit jour (du 15  août), le paysage de la campagne se montra  sinistre  avec des fermes récemment incendiées, fraîchement  abandonnées, mais autour desquelles on voyait picorer des poules  insouciantes. Ces ruines fumantes nous parurent être la conséquence   d'activités récentes du maquis autour de cette voie.
 

Plus le train progressait vers  l'est et plus je regardais avidement le  paysage pour emporter une dernière vision de mon pays. 

Via VESOUL, LURE, RONCHAMP, nous arrivâmes le 15 août vers 10 h à  Belfort, après un parcours ferroviaire de 900 km environ; rassemblés sur le quai, nous fûmes conduits à la caserne-prison du fort HATRY. De notre sortie du wagon à l'entrée au fort, il ne s'écoula pas 20 minutes ;  le convoi avait été arrêté  le long d'un quai  d'embarquement qui dut   servir à la troupe en août 1944 une rampe à gravir,  une passerelle à franchir au-dessus de  la tranchée de la voie, et nous étions à nouveau  incarcérés.

 
Grand format

Si BELFORT devint le terminus pour quelques-uns d'entre nous, libérés les  25-26 août, la grande majorité reprit le train le 29 août 1944 à destination de HAMBOURG,  NEUENGAMME, et pour la plupart de  ceux-là,  cet ultime parcours fut bien celui de  leur Grand Voyage. 

Dans la gare de Langeais fut apposée le 7 août 1949 une plaque commémorative pour rappeler que "Dans cette gare, l'aviation alliée mitrailla un train nazi les 6 et 7 août 1944 ; l'opération coûta la vie à 19 militaires des Nations alliées et déportés politiques ; elle permit l'évasion de plusieurs centaines d' entre eux ....

Le chiffre indiqué des victimes paraît surprenant ; peut-être ne comprend-t-il pas celles tuées par les Allemands, comme l'héroïque Agnès de NANTEUIL

Nicolas Marcel  août 1965

                             

       22/02/2019